—Cachez-vous! s'écria la dame.

Et, aidée de sa servante, elle se hâta de faire entrer l'homme, avec son appareil daguerrien, dans une cellule fort étroite, qui dépendait de la chambre à coucher. Le malheureux eut le temps de faire des réflexions fort tristes. Il ignorait que cette femme fût veuve, et pensait naturellement que le mari était survenu inopinément à la suite de quelque voyage. Il y avait une autre hypothèse non moins dangereuse: l'intervention de la police dans cette maison où l'on avait pu, la veille, remarquer l'entrée d'un giaour. Cependant il prêta l'oreille, et, comme les maisons de bois des Turcs n'ont que des cloisons fort légères, il se rassura un peu en n'entendant qu'un chuchotement de voix féminines.

En effet, la dame recevait simplement la visite d'une de ses amies; mais les visites que se font les femmes de Constantinople durent d'ordinaire toute une journée, ces belles désœuvrées cherchant toute occasion de tuer le plus de temps possible. Se montrer était dangereux: la visiteuse pouvait être vieille ou laide; de plus, quoique les musulmanes s'accommodent forcément d'un partage d'époux, la jalousie n'est point absente de leur âme quand il s'agit d'une affaire de cœur. Le malheureux avait plu.

Quand le soir arriva, l'amie importune, après avoir dîné, pris des rafraîchissements plus tard, et s'être livrée longtemps, sans doute, à des causeries médisantes, finit par quitter la place, et l'on put faire sortir enfin le Français de son étroite cachette.

Il était trop tard pour reprendre l'œuvre longue et difficile du portrait. De plus, l'artiste avait contracté une faim et une soif de plusieurs heures. On dut alors remettre la séance au lendemain.

Au troisième jour, il se trouvait dans la position du matelot qu'une chanson populaire suppose avoir été longtemps retenu chez une certaine présidente du temps de Louis XV...; il commença à s'ennuyer.

La conversation des dames turques est assez uniforme. De plus, lorsqu'on n'entend pas la langue, il est difficile de se distraire longtemps dans leur compagnie. Il était parvenu à réussir le portrait demandé, et fit comprendre que des affaires majeures le rappelaient à Péra. Mais il était impossible de sortir de la maison en plein jour, et, le soir venu, une collation magnifique, offerte par la dame, le retint encore, non moins que la reconnaissance d'une si charmante hospitalité. Cependant, le jour suivant, il marqua énergiquement sa résolution de partir. Il fallait encore attendre le soir. Mais on avait caché le daguerréotype, et comment sortir de cette maison sans ce précieux instrument, dont, à cette époque, on n'aurait pas retrouvé le pareil dans la ville? C'était de plus son gagne-pain. Les femmes de Scutari sont un peu sauvages dans leurs attachements; celle-ci fit comprendre à l'artiste, qui, après tout, finissait par saisir quelques mots de la langue, que, s'il voulait la quitter désormais, elle appellerait les voisins en criant qu'il était entré furtivement dans la maison pour attenter à son honneur.

Un attachement si incommode finit par mettre à bout la patience du jeune homme. Il abandonna son daguerréotype, et parvint à s'échapper par la fenêtre pendant que la dame dormait.

Le triste de l'aventure, c'est que ses amis de Péra, ne l'ayant pas vu pendant plus de trois jours, avaient averti la police. On avait obtenu quelques indications sur la scène qui s'était passée aux Eaux-Douces d'Asie. Des gens de la campagne avaient vu passer l'arabas, suivi de loin par l'artiste. La maison fut signalée, et la pauvre dame turque eût été tuée par la population fanatique pour avoir accueilli un giaour, si la police ne l'eût fait enlever secrètement. Elle en fut quitte pour cinquante coups de bâton, et la négresse pour vingt-cinq, la loi n'appliquant jamais à l'esclave que la moitié de la peine qui frappe une personne libre.

Cette anecdote peut donner une idée de la force des penchants chez des femmes dont la vie s'écoule séparée de la société des hommes, quoique sans réclusion positive. Peut-être aussi cette pauvre dame de Scutari était elle-même une dévote qui espérait obliger l'artiste à se faire mahométan pour pouvoir l'épouser. En général, la conduite des femmes turques est digne et réservée; les bonnes fortunes dont se vantent les Européens se rapportant pour la plupart à une certaine classe de femmes peu estimée, qui, toujours les mêmes, profitent de la facilité que leur donne leur vêtement mystérieux pour se rendre chez quelques Européens, où les guident des revendeuses de toilette ou des esclaves corrompues. Presque toujours, c'est l'attrait seul de quelque parure—refusée par un époux vieux ou avare—qui les fait manquer à leur devoir. Le danger n'est alors que pour elles seules; car on ne violerait pas le domicile d'un Européen, tandis qu'il risquerait de se faire écharper dans une maison turque.