On s'étonne de ce que, dans l'article du Coran dont nous parlons, il n'est nullement question des oncles, comme ayant le privilège de voir leurs nièces sans voile. Mais on pense que c'est pour éviter qu'ils ne fassent à leurs fils une description trop séduisante de leurs jeunes cousines. Les Égyptiens considèrent comme très-inconvenant que l'on fasse l'analyse des traits d'une femme; il est peu poli de dire qu'elle a de beaux yeux, un nez grec, une petite bouche, etc., en s'adressant à quelqu'un du sexe masculin auquel la loi défend de la voir; mais on peut la décrire en termes généraux, en disant qu'elle est aimable et qu'elle est embellie par le kohel et le henné[2].

En général, un homme ne peut voir sans voile que ses femmes légitimes et ses esclaves femelles, ou bien les femmes que la loi lui défend d'épouser, à cause de leur degré trop rapproché de consanguinité, ou parce qu'elles ont été, ou sa nourrice, ou celle de ses enfants, ou qu'elles sont proches parentes de sa nourrice.—Le voile est de la plus haute antiquité.

On croit en Égypte qu'il est plus nécessaire qu'une femme couvre la partie supérieure, et même le derrière de sa tête, que son visage; mais ce qui est plus nécessaire encore, c'est qu'elle cache plutôt son visage que la plupart des autres parties de son corps: par exemple, une femme qu'on ne peut décider à ôter son voile devant des hommes, ne se fera aucun scrupule de mettre à nu sa gorge, ou presque toute sa jambe.

La plupart des femmes du peuple se montrent en public la face découverte; mais on dit que la nécessité les y force, parce qu'elles n'ont pas les moyens de se procurer des borghots (voiles de visage).

Lorsqu'une femme respectable est surprise sans voile, elle se couvre précipitamment de son tarhah (voile qui couvre la tête) et elle s'écrie: «O malheur! ô peine extrême!» Cependant, nous avons remarqué que la coquetterie les engage quelquefois à faire voir leur visage aux hommes, mais toujours comme par l'effet du hasard. Du haut de la terrasse de leur maison ou à travers des jalousies, elles ont l'air de regarder sans interruption ce qui se passe autour d'elles; mais souvent elles découvrent leur visage avec le dessein bien arrêté qu'il soit vu.

Au Caire, les maisons sont, en général, petites, et l'on n'y trouve guère, au rez-de-chaussée, d'appartements pour les hommes; il faut donc qu'ils montent au premier étage, où sont, ordinairement, les appartements des femmes. Mais, pour éviter des rencontres que l'on qualifie de fâcheuses en Égypte, et qu'en France on regarderait comme heureuses, les hommes qui montent l'escalier ne discontinuent point de crier bien haut: Destour (permission)! ya siti (ô dame)! ou de faire d'autres exclamations, afin que les femmes qui pourraient se trouver sur cet escalier puissent se retirer, ou tout au moins se voiler; ce qu'elles font en tirant leur voile, dont elles se couvrent le visage de manière à ne laisser qu'un œil à peine visible[3].

Les musulmans portent à un tel excès l'idée du caractère sacré des femmes, qu'il est chez eux défendu aux hommes de pénétrer dans les tombeaux de quelques-unes d'entre elles; par exemple, ils ne peuvent entrer dans ceux des femmes du prophète, ni dans ceux d'autres femmes de sa famille, que l'on trouve dans le cimetière de El-Médeneh, tandis qu'il est permis aux femmes de visiter librement tous ces tombeaux. Jamais non plus on ne dépose dans la même tombe un homme et une femme, à moins qu'un mur de séparation ne soit élevé entre les deux cercueils.

Tous les musulmans ne sont pas aussi rigides au sujet des femmes; car M. Lane, qui a recueilli ces détails intéressants[4], dit qu'un de ses amis, musulman, lui a fait voir sa mère, âgée de cinquante ans, mais qui, par son embonpoint et sa fraîcheur, ne paraissait pas en avoir plus de quarante. «Elle venait, dit-il, jusqu'à la porte du harem, extrême limite pour les visiteurs; elle s'asseyait contre la porte de la pièce sans vouloir y entrer. Comme si c'était par accident, elle laissait tomber son voile et voir son visage à découvert; ses yeux étaient bordés de kohel, et elle ne s'efforçait pas de cacher ses diamants, ses émeraudes et autres bijoux; au contraire, elle avait l'air de vouloir les faire remarquer. Cependant, ce musulman ne m'a jamais permis de voir sa femme, quoiqu'il m'ait laissé causer avec elle, en sa présence, à l'angle d'un mur près de la terrasse, d'où je ne la pouvais pas voir.» Quoi qu'il en soit, les femmes sont généralement moins retenues en Égypte que dans les autres parties de l'empire ottoman; il n'est pas rare de voir des femmes badiner en public avec des hommes, mais ceci se passe dans la classe du peuple. On croirait, d'après cela, que les femmes des classes moyennes et plus élevées se sentent souvent fort malheureuses, et détestent la réclusion à laquelle elles sont condamnées; mais, tout au contraire, une Égyptienne attachée à son mari est offensée si elle jouit de trop de liberté; elle pense que, ne la surveillant pas aussi sévèrement que cela doit avoir lieu d'après les usages, son époux n'a plus pour elle autant d'amour, et souvent elle envie le sort des femmes qui sont gardées avec plus de sévérité.

Quoique la loi autorise les Égyptiens à prendre quatre épouses, et autant de concubines esclaves qu'ils en veulent, on les voit assez ordinairement n'avoir qu'une épouse ou une concubine esclave. Cependant, un homme, tout en se bornant à la possession d'une seule femme, peut en changer aussi souvent que la fantaisie lui en prend, et il est rare de trouver au Caire des gens qui n'aient pas divorcé au moins une fois, si leur état d'homme marié date de longtemps. Le mari peut, dès que cela lui plaît, dire à sa femme: Tu es divorcée, que ce désir de sa part soit ou non raisonnable. Après la prononciation de cet arrêt, la femme doit quitter la maison du mari, et chercher un abri soit chez des amis ou chez des parents. La faculté qu'ont les hommes de prononcer un divorce injuste est la source de la plus grande inquiétude chez les femmes, et cette inquiétude surpasse toutes les autres peines, lorsqu'elles y voient pour conséquences l'abandon et la misère; d'autres femmes, au contraire, qui voient dans le divorce un moyen d'améliorer leur sort, pensent tout autrement, et appellent le divorce de tous leurs vœux.

Deux fois un homme peut divorcer d'avec la même femme et la reprendre ensuite sans la moindre formalité; mais, la troisième fois, il ne peut la reprendre légalement qu'autant qu'elle ait, dans l'intervalle du divorce, contracté un autre mariage et qu'un divorce de ce mariage ait eu lieu.