Les Turcs n'ont point de peinture, au moins dans le vrai sens de ce mot. Cela tient, comme on sait, à un préjugé religieux que cependant les Persans et les autres mahométans de la secte d'Ali ne paraissent pas partager. Les peintures persanes sont fort connues par des manuscrits, des boîtes de carton, de petits objets d'ornement, et même des châles et des soieries, où l'on admire de fort jolis sujets, représentant en général des scènes de chasse. Les poignées d'ivoire des sabres et des yatagans sont couvertes de sculptures compliquées et patientes, qui ressemblent exactement, souvent même par le costume, toujours par l'exécution, à nos sculptures naïves du moyen âge, comme la peinture rappelle aussi les illustrations de nos anciens manuscrits. Le Shah Nameh et plusieurs autres poëmes historiques et religieux sont ornés de petites gouaches représentant des scènes de bataille ou de cérémonies. Les portraits des prophètes se rencontrent souvent dans les livres de religion.
Il n'existe donc aucun article du Coran qui prohibe absolument la reproduction des figures d'hommes ou d'animaux, si ce n'est pour en défendre l'adoration. La loi mosaïque était plus sévère encore, et ne permettait d'exécuter que des séraphins et certaines bêtes sacrées, toujours dans la crainte que le peuple ne se fît une idole de telle ou telle image, fût-ce un veau ou bien un serpent, comme dans le désert.
Il ne paraît pas non plus que les Arabes aient toujours respecté ce scrupule religieux, puisque plusieurs califes ont fait graver leur figure sur les monnaies, ou fait décorer leurs palais de tapisseries à personnages.
En voici un exemple frappant, que j'ai lu dans une histoire des califes, au règne du trente-deuxième calife, Mustanser:
«Il fut calife le jour qu'il fit tuer son père, le Mutavacquel. Le peuple disait qu'il ne régnerait que peu, et cela arriva. L'histoire porte qu'après que Mustanser fut calife, on lui tendit une tapisserie figurée où il y avait le portrait d'un cheval et d'un homme dessus, portant en tête un turban environné d'un cercle fort grand, avec de l'écriture en persan. Le Mustanser fit venir, pour en avoir la traduction, un Persan qui changea aussitôt de visage: «Je suis, lut-il, Siroès, fils de Cosroès, qui ai tué «mon père et n'ai joui du royaume que six mois.» Le Mustanser pâlit, se leva de son siège, et ne régna non plus que six mois. »
A l'Alhambra de Grenade, on peut aussi voir deux tableaux peints sur peau, du temps des Arabes, et décorant le plafond d'une salle. L'un représente le jugement de la sultane adultère, l'autre le massacre des Abencerages dans la cour des Lions. Théophile Gautier remarque que la fontaine représentée sur cette dernière peinture, et qui est toute dorée, n'a pas la même forme que celle d'aujourd'hui.
Les Turcs ont beaucoup de préjugés particuliers à leur race et aux diverses sectes religieuses établies dans leur sein. Tel est celui qui les porte à ne construire aucune maison de pierre, ni de brique, parce que, disent-ils, la maison d'un homme ne doit pas durer plus que lui. Constantinople est entièrement construite en bois, et les palais mêmes du sultan, les plus modernes, qui ont des colonnes de marbre par centaines, présentent partout des murailles de bois, où la peinture seule imite le ton de la pierre ou du marbre. En Syrie, en Égypte, partout ailleurs où règne la loi musulmane, mais où les Turcs n'ont pourtant que la souveraineté politique, les villes sont bâties de matériaux solides, comme les nôtres; le Turc seul, pacha, bey ou simple particulier riche, en possession des plus beaux palais, ne peut se résoudre à habiter dans la pierre, et se fait construire à part des kiosques en bois de charpente, abandonnant le reste de l'édifice aux esclaves et aux chevaux.
Telle est la puissance de certaines idées sur le Turc de race; il n'a ni la préoccupation de l'avenir, ni le culte du passé. Il est campé en Europe et en Asie, rien n'est plus vrai; toujours sauvage comme ses pères, Mongols ou Kirguises, n'ayant besoin sur le sol que d'une tente et d'un cheval, jouissant, du reste, de ses biens sans désir de les transmettre, sans espoir de les garder. Le voyageur qui passe rapidement croit rencontrer chez eux des traces, des germes de science, d'art, d'industrie: il se trompe. L'industrie des Turcs est celle des Arméniens, des Grecs, des juifs, des Syriens, sujets de l'empire; les sciences viennent des Arabes ou des Persans, et les Turcs n'ont jamais rien su y ajouter. La littérature se borne à quelques documents diplomatiques, à quelques lourdes compilations historiques.
Les poésies mêmes, à part quelques pièces de poésie légère, ne sont guère que des traductions. L'architecture et l'ornementation, empruntées partie aux Byzantins et partie aux Arabes, n'ont pas même gagné à ce mélange un cachet particulier et original. Quant à la musique, elle est valaque, elle est grecque, quand elle est bonne; les airs spécialement turcs ne se composent que de phrases mélodiques empruntées en différents temps à divers peuples, et assimilées à la fantaisie turque par un rhythme et une instrumentation barbares.
Revenons à la peinture, qui serait peut-être encore le plus plus beau titre des Turcs à l'estime des nations civilisées. Débarqué en Égypte avec le préjugé européen, qui ne suppose pas que les musulmans admettent la peinture d'aucun être vivant, je fus étonné d'abord de rencontrer dans les cafés des figures de léopard, peintes à fresque et assez bien imitées. Mon étonnement augmenta en entrant dans le palais de Méhémet-Ali, et en trouvant tout d'abord le portrait de son petit-fils accroché à la muraille, peint à l'huile, et rendu avec tout l'art de l'Europe; ceci ne peut compter pour de la peinture orientale, mais il en reste démontré que rien chez les Turcs ne repousse absolument la représentation des figures. J'appris, depuis, qu'il existait à Constantinople une collection de tous les portraits des sultans, depuis Othman et Orkhan Ier. Aucun de ces souverains n'a manqué au désir de transmettre ses traits à la postérité; ils sont tous peints à l'œuf sur carton fin, avec des légendes de quatre à cinq vers au verso de chaque peinture. Le tout forme un volume in-quarto relié. Mais les souverains seuls jouissent du privilège de pouvoir livrer leur image à la reproduction, sans crainte qu'on n'en abuse pour diriger contre eux des conjurations cabalistiques; tel était le scrupule qui arrêtait beaucoup de musulmans autrefois. D'Ohsson rapporte que, vers la fin du siècle dernier, il n'existait pas deux Turcs, hors le sultan, qui eussent osé se faire peindre. Un personnage éminent, qui faisait collection de tableaux, mais de tableaux de paysage et de marine, et qui encore ne les montrait pas même à ses amis (voilà, certes, un singulier amateur!), s'était décidé à faire faire son portrait et à le joindre aux autres tableaux. Mais, se sentant vieillir, il conçut des scrupules, et se débarrassa de celte terrible image en la donnant à un Européen.