Il était plus de minuit quand nous quittâmes le lieu du zikr de la rue Souk-el-Bekry pour nous rendre à la place de l'Esbékieh; ici, la clarté de la lune, jointe à celle des lampes, produisait un effet singulier; cependant, beaucoup de ces dernières étaient éteintes au ckaïm de la sâry et aux tentes; et plusieurs personnes sommeillaient sur la terre nue, prenant là le repos de la nuit. Le zikr des derviches autour de la sâry était terminé, et nous ne décrirons ce dernier que d'après les remarques que nous y fîmes la nuit suivante; pour celle-ci, après avoir assisté à plusieurs zikrs dans les tentes, nous nous retirâmes.

Le jour suivant (celui qui précède immédiatement la nuit de la Mouled), nous retournâmes à l'Esbékieh, une heure environ avant midi. Il était trop tôt pour qu'il y eût beaucoup de monde rassemblé et beaucoup de divertissements. Nous ne vîmes que quelques jongleurs, des bouffons, qui s'efforçaient de réunir autour d'eux un petit cercle de spectateurs. Mais bientôt la foule s'accrut graduellement, car il s'agissait d'un spectacle remarquable, qui attire chaque année, à pareil jour, une multitude toujours émerveillée. Ce spectacle est appelé la dossah (la marche). Et voici en quoi il consiste:

Le cheik de la Saadyeh-Derviche (le saïd Mohammed El-Meuzela), qui est khutib (ou prédicateur) de la mosquée de Hasanieh, après avoir, dit-on, passé une partie de la nuit précédente dans la solitude, à répéter certaines prières, certaines invocations secrètes et des passages du Coran, reparaît à la mosquée nommée ci-dessus, le vendredi, jour qui précède la nuit de la Mouled, pour accomplir le devoir accoutumé de la dossah. Les prières de la matinée et la prédication étant terminées, il quitte la mosquée pour se rendre à cheval à la maison du cheik-el-bekry, chef de tous les ordres de derviches en Égypte. Cette maison est au sud de la place de l'Esbékieh, et attenante à celle qui est située à l'angle sud-ouest. Dans le trajet, il est joint successivement par une foule de derviches de différents districts de la métropole. Le cheik est un vieillard à tête blanche, d'une belle stature, et dont la physionomie est aimable et intelligente.

Le jour dont nous parlons, il portait un benieh blanc et un skaouk blanc aussi (un bonnet ouaté recouvert de drap). Son turban de mousseline était d'un vert-olive si foncé, qu'à peine pouvait-on le distinguer du noir, et un bandeau de mousseline blanche lui traversait obliquement le front. Le cheval qu'il montait était de taille moyenne et d'un poids ordinaire. On verra pour quelle raison cette dernière remarque était à faire.

Le cheik entra dans le Birket-el-Esbekieh, précédé par une nombreuse procession des derviches dont il est le chef. A peu de distance de la maison du cheik-el-bekry, la procession s'arrêta; alors vint un nombre considérable de derviches et autres. Nous ne pûmes les compter, mais ils étaient certainement plus de soixante; ils s'étendirent à plat ventre sur le chemin, en avant des pas du cheval monté par le cheik. Ils se rangèrent côte à côte, le plus près possible les uns des autres, les jambes allongées, et le front appuyé sur leurs bras croisés, en murmurant sans interruption le mot Allah! Puis environ douze derviches, ou davantage, se mirent à courir sur le dos de leurs compagnons prosternés, quelques-uns frappant sur des bazes ou petits tambours, qu'ils tenaient de la main gauche, et en s'écriant aussi: Allah! Le cheval que montait le cheik hésita quelques minutes à poser le pied sur le premier de ces hommes étendus en travers de son chemin; mais, étant poussé par derrière, il se décida, et, sans crainte apparente, il prit l'amble d'un pas élevé, et passa sur eux tous, conduit par deux hommes qui le tenaient de chaque côté, courant eux-mêmes, l'un sur les pieds, l'autre sur les têtes des prosternés. Immédiatement, il s'éleva un long cri parmi les spectateurs; Allah! Allah! Pas un de ces hommes ainsi foulés sous les pieds du cheval et de ses deux conducteurs ne parut blessé, et chacun d'eux, se relevant d'un seul bond aussitôt que l'animal avait passé sur lui, se joignait à la procession qui suivait le cheik. Tous avaient supporté deux pas du cheval, l'un d'un des pieds de devant, l'autre d'un des pieds de derrière, sans oublier le passage des deux conducteurs. On dit que ces derviches, aussi bien que le cheik, récitent certaines prières et certaines invocations le jour précédent, afin de ne courir aucun risque dans cette cérémonie, et de se relever sains et saufs. Quelques-uns ayant eu la témérité de participer à cette dévotion sans s'y être préalablement préparés, ont été, en maintes occasions, ou tués ou cruellement estropiés. Le succès de cette pratique religieuse est considéré comme un miracle accordé à chaque cheik de Saadyeh[2]

Une des coutumes de quelques-uns de la Saadyeh, en cette occasion, est de manger des serpents tout vifs devant une assemblée choisie dans la maison même de cheik-el-bekry; mais le cheik actuel a dernièrement mis opposition à cette coutume dans la métropole, en déclarant que c'était une pratique dégoûtante et contraire à la religion, qui range les reptiles dans la classe des animaux qu'on ne doit pas manger. Cependant, nous vîmes plus d'une fois les saadis manger des serpents et des scorpions pendant notre première excursion dans cette contrée. Il faut ajouter qu'on arrachait celles des dents du serpent qui contiennent le poison, et que l'animal devenait incapable de mordre, attendu qu'on lui perçait les deux lèvres et qu'on y passait un cordon de soie pour les lier ensemble, lequel cordon de soie était remplacé par deux anneaux d'argent lorsqu'on le menait en procession.

Quand un saadi mangeait la chair d'un serpent vivant, il était ou affectait d'être excité par une sorte de frénésie. Il appuyait fortement le bout de son doigt sur le dos du reptile, en le saisissant à peu près à deux pouces de la tête, et ne mangeait que jusqu'à l'endroit où il avait appuyé; ce dont il faisait trois ou quatre bouchées. Le reste du corps, il le jetait.

Cependant, les serpents ne sont pas toujours maniés sans danger, même par des saadis. On nous raconta qu'il y a quelques années, un derviche de cette secte, qu'on appelait El-Fil, ou Éléphant, à cause de sa corpulence et de sa force musculaire, et qui était le plus fameux mangeur de serpents de son temps, et même de tous les temps, ayant eu le désir d'apprivoiser un serpent d'une espèce très-venimeuse qu'on lui avait apporté du désert, il mit ce reptile dans un panier, et l'y garda plusieurs jours pour l'affaiblir; après quoi, voulant le prendre pour lui extraire les dents, il enfonça la main dans le panier, et se sentit mordu au pouce. Il appela à son secours; mais, comme il n'y avait dans la maison qu'une femme, qui fut trop effrayée pour venir à lui, il s'écoula quelques minutes avant qu'il pût obtenir assistance, et, lorsqu'on vint, tout le bras était noir et enflé, et l'homme mourut au bout de quelques heures.


[1] Le douzième jour de Babya-el-Ouel est aussi l'anniversaire de la mort de Mahomet. Il est remarquable que sa naissance et sa mort soient toutes deux relatées comme avant eu lieu le même jour du même mois, et nommément le même jour de la semaine, le lundi.