Tu vas me demander pourquoi au Caire on risque de rencontrer, sous des apparences très-séduisantes parfois, la réalité définitive d'un pauvre ouvrier sans ouvrage.... A quoi je te dirai, d'après de scrupuleuses informations, que c'est dans l'intérêt de la morale publique que le gouvernement relègue à Esné les véritables almées et autres lorettes du Delta. Cette même moralité, qui substitue si heureusement un sexe à l'autre, a réservé encore aux habitants du Caire une compensation chorégraphique dont il va m'être bien difficile de te donner une idée convenable.

Pour se rendre de la place de l'Esbékieh au Mousky (quartier franc), on suit une rue longue et tortueuse, assez large, encombrée de mendiants, d'âniers, de marchands d'oranges et de vendeurs de cannes à sucre; à gauche, régnent les longs murs du couvent des derviches tourneurs jusqu'à la remise des voitures de Suez, dont la porte est surmontée d'un grand crocodile empaillé. A droite, il y a quelques belles maisons, des cafés, des étalages et même un cabaret italien. Près de là retentissent les trompettes d'une troupe de danseurs équilibristes grecs. Le lieu est, comme tu penses bien, très-frayé, très-bruyant, très-encombré de marchands de friture, de pâtisseries et de pastèques. Il y a toujours aussi des chanteurs de complaintes, des lutteurs, des jongleurs montrant des singes ou des serpents; là enfin se produit publiquement le spectacle que je veux dire, réalisant les plus exorbitantes images des contes drolatiques de Rabelais. La principale figure, dont le corps, traversé d'une ficelle, obéit au genou d'un vieillard jovial, qui la fait parler, danser et mouvoir, n'est autre, comme tu le prévois, que l'immortel Caragueus, caricature antique d'un magistrat du Caire qui vivait sous Saladin. Je n'en avais jamais entendu parler que comme d'une simple ombre chinoise; mais on lui accorde au Caire une existence tout à fait plastique. Je ne te raconterai pas le drame parlé, chanté, mimé et dansé au milieu d'un cercle émerveillé de femmes, d'enfants et de militaires; il est classique en Orient, et la censure locale n'y a rien coupé ni rogné, ainsi que l'a fait, dit-on, la nôtre à Alger. Après ce spectacle naïf, j'ai compris moins encore cet exil des pauvres aimées, réduites à démoraliser la Thébaïde par respect pour les mœurs du Caire, dont voilà les échantillons.

O mon ami! que nous réalisons bien tous les deux la fable de l'homme qui court après la fortune et de celui qui l'attend dans son lit. Ce n'est pas la fortune que je poursuis, c'est l'idéal, la couleur, la poésie, l'amour peut-être, et tout cela t'arrive, à toi qui restes, en m'échappant, à moi qui cours. Une seule fois, imprudent, tu t'es gâté l'Espagne en l'allant voir, et il t'a fallu bien du talent ensuite et bien de l'invention pour avoir droit de n'en pas convenir. Moi, j'ai déjà perdu, royaume à royaume et province à province, la plus belle moitié de l'univers, et bientôt je ne vais plus savoir où réfugier mes rêves; mais c'est l'Égypte que je regrette le plus d'avoir chassée de mon imagination, pour la loger tristement dans mes souvenirs!... Toi, tu crois encore à l'ibis, au lotus pourpré, au Nil jaune; tu crois au palmier d'émeraude, au nopal, au chameau peut-être.... Hélas! l'ibis est un oiseau sauvage, le lotus un oignon vulgaire; le Nil est une eau rousse à reflets d'ardoise; le palmier a l'air d'un plumeau grêle; le nopal n'est qu'un cactus; le chameau n'existe qu'à l'état de dromadaire; les almées sont des mâles, et, quant aux femmes véritables, il paraît qu'on est heureux de ne pas les voir!

Non, je ne penserai plus au Caire, la ville des Mille et une Nuits, sans me rappeler les Anglais que je t'ai décrits, les voilures suspendues de Suez, coucous du désert; les Turcs vêtus à l'européenne, les Francs mis à l'orientale, les palais neufs de Méhémet-Ali bâtis comme des casernes, meublés comme des cercles de province avec des fauteuils et canapés d'acajou, des billards, des pendules à sujet, des lampes-carcel, les portraits à l'huile de messieurs ses fils en artilleurs, tout l'idéal d'un bourgeois campagnard!... Tu parles de la citadelle; la décoration qu'on t'a faite à l'Opéra doit y montrer debout encore les colonnes de granit rouge du vieux palais de Saladin; moi, j'y ai trouvé, dominant la ville, une vaste construction carrée qui a l'air d'un marché aux grains, et qu'on prétend devoir être une mosquée quand elle sera finie: c'est une mosquée, en effet, comme la Madeleine est une église; les gouvernements modernes ont toujours la précaution de bâtir à Dieu des demeures qui puissent servir à autre chose quand on ne croit plus en lui!

Oh! que suis curieux d'aller voir à Paris le Caire de Philastre et Cambon; je suis sûr que c'est mon Caire d'autrefois, celui que j'avais vu tant de fois en rêve, qu'il me semblait, comme à toi, y avoir séjourné dans je ne sais quel temps, sous le règne du sultan Bibars ou du calife Hakem!... Ce Caire-là, je l'ai reconstruit parfois encore au milieu d'un quartier désert ou de quelque mosquée croulante; il me semblait que j'imprimais les pieds dans la trace de mes pas anciens; j'allais, je médisais: «En détournant ce mur, en passant cette porte, je verrai telle chose;» et la chose était là, ruinée mais réelle.

N'y pensons plus! ce Caire-là gît sous la cendre et la poussière, l'esprit et les besoins modernes en ont triomphé comme la mort. Encore dix ans, et des rues européennes auront coupé à angles droits la vieille ville poudreuse et muette, qui croule en paix sur les pauvres fellahs. Ce qui reluit, ce qui brille, ce qui s'accroît, c'est le quartier des Francs, la ville des Anglais, des Maltais et des Français de Marseille. Oh! ne viens pas voir celle-là qui dévore l'autre, cet entrepôt du commerce des Indes, ce comptoir florissant du seul négociant de l'Égypte, ce magasin de son unique producteur! Tu n'aurais plus l'idée d'y faire voltiger des péris fantastiques sur le front heureux d'un bon musulman endormi. Ne viens pas voir le Nil, que le pyroscaphe dispute au crocodile, le désert sillonné par les roues anglaises, l'île de Roddah transformée en jardin anglais par Ibrahim, avec des rivières factices, des gazons et des ponts chinois. Songe que les pavillons de Choubrah sont éclairés au gaz, que le Mokattam est couvert de moulins à vent, et qu'on parle de restaurer les pyramides, depuis Gizèh jusqu'au Darfour, pour en faire des télégraphes!... Oh! reste à Paris, et puisse le succès de ton ballet se prolonger jusqu'à mon retour! Je retrouverai à l'Opéra le Caire véritable, l'Égypte immaculée, l'Orient qui m'échappe, et qui t'a souri d'un rayon de ses yeux divins. Heureux poëte! tu as commencé par réaliser ton Égypte avec des feuilles et des livres; aujourd'hui, la peinture, la musique, la choréographie s'empressent d'arrêter au vol tout ce que tu as rêvé d'elles; les génies de l'Orient n'ont jamais eu plus de pouvoir. L'œuvre des pharaons, des califes et des soudans disparait presque entièrement sous la poudre du khamsin ou sous le marteau d'une civilisation prosaïque; mais, sous tes regards, ô magicien! son fantôme animé se relève et se reproduit avec des palais, des jardins presque réels, et des péris presque idéales! Mais c'est à cette Égypte-là que je crois et non pas à l'autre: aussi bien les six mois que j'ai passés là sont passés; c'est déjà le néant; j'ai vu encore tant de pays s'abîmer derrière mes pas comme des décorations de théâtre; que m'en reste-il? une image aussi confuse que celle d'un songe: le meilleur de ce qu'on y trouve, je le savais déjà par cœur.

FIN DE L'APPENDICE

[1] Pendant que Gérard de Nerval voyageait en Orient, M. Théophile Gautier, ayant donné le ballet de la Péri à l'Académie royale de musique et de danse, adressa à son ami le compte rendu de la représentation, par la voie de feuilleton de la Presse. En réponse à ce compte rendu, Gérard fit insérer dans le Journal de Constantinople la lettre que nous reproduisons ici, et dans laquelle on retrouve cet esprit délicat, cette poésie pleine de cœur, cette douce philosophie qui faisaient aimer à la fois, chez Gérard de Nerval, et l'homme et l'écrivain. (Note des Éditeurs.)