—On m'a montré, répondis-je froidement, chez Chevet, quelques-uns de ces animaux qui avaient la prétention d'y avoir séjourné.

—Je ne dis pas, monsieur, observa l'Allemand, qu'il n'y ait pas de carpes dans le Rhin....

—Dites-le, si vous voulez, monsieur; à Paris, nous appellerions cela un paradoxe; mais, ici, cela peut-être parfaitement vrai.

—Monsieur, dit l'Allemand, les carpes du Rhin sont fort belles; c'est un régal de têtes couronnées. On en sait le compte, et les pêcheurs du Rhin, qui forment une corporation, se les sont partagées depuis longtemps. Ils les connaissent; et, quand un pêcheur en rencontre une, il dit: «Tiens, c'est la carpe d'un tel;» et il la remet honnêtement dans l'eau.

Je pense qu'il en est de même des truites du Léman. Du reste, la cuisine est assez bonne à Genève, et la société fort agréable. Tout le monde parle parfaitement le français, mais avec une espèce d'accent qui rappelle un peu la prononciation de Marseille. Les femmes sont fort jolies, et ont presque toutes un type de physionomie qui permettrait de les distinguer parmi d'autres. Elles ont, en général, les cheveux noirs ou châtains; mais leur carnation est d'une blancheur et d'une finesse éclatantes; leurs traits sont réguliers, leurs joues sont colorées, leurs yeux beaux et calmes. Il m'a semblé voir que les plus belles étaient celles d'un certain âge, ou plutôt d'un âge certain. Alors, les bras et les épaules sont admirables, mais la taille est un peu forte. Ce sont des femmes dans les idées de Sainte-Beuve, des beautés lakistes; et, si elles ont des bas bleus, il doit y avoir de fort belles jambes dedans.


II—L'ATTACHÉ D'AMBASSADE

Tu ne m'as pas encore demandé où je vais: le sais-je moi-même? Je vais tâcher de voir des pays que je n'ai pas vus; et puis, dans cette saison, l'on n'a guère le choix des routes; il faut prendre celles que la neige, l'inondation ou les voleurs n'ont pas envahies. (Tu ne crois pas aux voleurs, ni moi non plus; je n'en ai jamais vu et j'en ai souvent inventé.) Eh bien, il se trouve ici des gens qui y croient; et les journaux nous assurent que la Bavière en est infestée. Mais, quant aux neiges, on nous en fait de terribles récits. Tantôt c'est un guide qui disparait aux yeux de son voyageur, comme un démon sous une trappe; ailleurs, une diligence qui reste dix-sept jours engloutie; les voyageurs sont forcés de se nourrir des chevaux; plus loin, un Anglais, qui allait chercher le printemps en Italie, se perd dans les neiges et n'est sauvé par aucun chien du mont Saint-Bernard, attendu que le théâtre de l'Ambigu, qui, tu le sais, joue en ce moment un drame sur ce sujet, a négligé de les renvoyer à leur poste. Mais les récits d'inondation sont, jusqu'ici, les plus terribles. On vient de nous en faire un dont les circonstances sont si bizarres, que je ne puis résister à l'envie de te l'envoyer.

Un courrier chargé de dépêches a passé ces jours derniers la frontière, se rendant en Italie. C'était un simple attaché, très-flatté de rouler, aux frais de l'État, dans une belle chaise de poste neuve, bien garnie d'effets et d'argent; en un mot, un jeune homme en belle position: son domestique par derrière, très-enveloppé de manteaux.