[I]

DU RHIN AU MEIN

(1838-1840)

INTRODUCTION

Pourquoi le public supporte-t-il les feuilletons de théâtre les plus insipides, les analyses les plus nues, les chroniques théâtrales les plus minutieuses? C'est que, d'après l'article, il ira voir la pièce, ou bien qu'il en saura assez pour se dispenser de la voir. Le goût des voyages n'est pas aujourd'hui moins répandu que le goût du spectacle, et l'on tient à recueillir plusieurs avis, car chacun voit à sa manière;, et les impressions sont plus diverses encore entre les voyageurs qu'entre les critiques.

Cela est tellement vrai, qu'il y a eu des temps où l'impression de voyage n'existait pas. Chapelle et Bachaumont n'ont vu que des tables plus ou moins bien servies dans les diverses provinces de France; ajoutez-y comme couleur locale le Suisse avec sa hallebarde, peint sur la porte de Notre-Dame de la Garde, et, comme poésie, toutes les rimes du Château d'If, et vous n'avez point d'autre idée de la France pendant tout un siècle. Les voyages de Casanova ne sont que le commentaire de la liste de don Juan; Dupaty ne s'occupe que des statues et des tableaux; le spirituel Ermite, l'auteur des paroles de Guillaume Tell, M. de Jouy, ne voit sur toute la surface de la France que des opprimés, des philanthropes, des galériens vertueux, des soldas laboureurs et des tabatières-Touquet, que les commis voyageurs propagent avec courage et précaution.

Jusque-là, on ne sait pas même qu'il existe une cathédrale en France; on n'a pas dit un mot des richesses que le moyen âge et la renaissance ont semées sur le sol, et qui sont comme les glorieux ossements de notre gloire nationale. Voltaire a rempli le XVIIIe siècle et n'en a pas dit un mot, à part quelques allusions vagues à l'art des Velches et des Vandales. Bien plus, Rousseau, si coloré, si habile à retracer les grands spectacles de la nature, Rousseau a vu Gênes et Milan, et Venise, et n'a pas une ligne d'étonnement ou d'admiration touchant l'aspect des cités.

Il est donc possible qu'on voyage sans regarder, ou bien qu'on regarde sans voir. Il a fallu que Bernardin de Saint-Pierre vît les étranges paysages de l'Amérique et des Indes, pour créer en quelque sorte la couleur locale, dont on a tant abusé depuis. Eh bien, Bernardin de Saint-Pierre lui-même ne trouve d'admiration que pour les arbres et pour les fleurs; il a vu l'Italie, et la Flandre, et l'Allemagne, sans y remarquer autre chose que des villes bien ou mal bâties, et Dieu sait celles qu'on appelait alors bien bâties! il a trouvé Venise malsaine, et le clocher d'Anvers bizarrement tailladé; il a vu l'Espagne, et n'en a pas conçu d'autres idées que celles qui avaient pu naître dans le cerveau de M. de Florian! La Révolution arrive, échauffe toutes les idées, laboure toutes les cervelles, change l'axe de tous les systèmes et de toutes les opinions, et il en sort, comme poëtes didactiques, l'abbé Delille, Esmenard, Roucher et vingt autres qui ont décrit tout l'univers, sans laisser une impression vraie et sentie, une peinture, une image.