Ce quai du Fanar, encombré de vendeurs de fruits, de pâtissiers, de confiseurs, de frituriers ambulants, de Grecs vendant de l'anisette et du rosolio, est très-fréquenté des matelots, dont les navires sont rangés par centaines dans la baie. Les cabarets et les cafés, illuminés de transparents et de lanternes, se voient encore quelque temps dans les rues environnantes, puis les lumières et le bruit diminuent peu à peu, et il faut traverser une longue série de quartiers solitaires et calmes, car la fête n'a lieu que dans les parties commerçantes de la ville. Bientôt apparaissent les hautes arches de l'aqueduc de Valens, dominant de leur immense construction de pierre les humbles maisons turques toutes bâties en bois. Parfois, le chemin s'élève en terrasses dominant d'une cinquantaine de pieds la rue qui se croise avec lui ou qui le suit quelque temps avant de monter ou de descendre vers les collines ou vers la mer.
Stamboul est une ville fort montueuse et où l'art a fait bien peu de chose pour corriger la nature. On se sent sur un meilleur terrain quand on a pris le bout de cette longue rue des Mosquées, qui forme l'artère principale, et qui aboutit aux grands bazars. Elle est admirable, la nuit surtout, à cause des magnifiques jardins, des galeries découpées, des fontaines de marbre aux grilles dorées, des kiosques, des portiques et des minarets multipliés qui se dessinent aux vagues clartés d'un jour bleuâtre; les inscriptions dorées, les peintures de laque, les grillages aux nervures brillantes, les marbres sculptés et les ornements rehaussés de couleurs éclatent çà et là, relevant de teintes vives l'aspect des jardins d'un vert sombre, où frémissent les festons de la vigne suspendue sur de hautes treilles. Enfin la solitude cesse, l'air se remplit de bruits joyeux, les boutiques brillent de nouveau. Les quartiers populeux et riches se déploient dans tout leur éclat; les marchands de jouets d'enfant étalent sur leurs devantures mille fantaisies bizarres qui font la joie des mères et des braves pères de famille, heureux de rentrer chez eux, soit avec un polichinelle de fabrique française, soit avec des jouets de Nuremberg, ou encore avec de charmants joujoux chinois apportés par les caravanes. Les Chinois sont le peuple du monde qui comprend le mieux ce qu'il faut pour amuser les enfants.
III—CARAGUEUS
Parmi ces jouets, on distingue de tous côtés la bizarre marionnette appelée Caragueus, que les Français connaissent déjà de réputation. Il est incroyable que cette indécente figure soit mise sans scrupule dans les mains de la jeunesse. C'est pourtant le cadeau le plus fréquent qu'un père ou une mère fasse à ses enfants. L'Orient a d'autres idées que nous sur l'éducation et sur la morale. On cherche là à développer les sens, comme nous cherchons à les éteindre....
J'étais arrivé sur la place du Sérasquier: une grande foule se pressait devant un théâtre d'ombres chinoises signalé par un transparent sur lequel on lisait en grosses lettres: CARAGUEUS, victime de sa chasteté!
Effroyable paradoxe pour qui connaît le personnage.... L'adjectif et le substantif que je viens de traduire hurlaient sans doute d'effroi de se trouver réunis sous un tel nom. J'entrai cependant à ce spectacle, bravant les chances d'une déception grossière.
A la porte de ce eheb-bazi (jeu de nuit) se tenaient quatre acteurs, qui devaient jouer dans la seconde pièce; car, après Caragueus, on promettait encore Le Mari des Deux Veuves, farce-comédie, de celles qu'on appelle taklid.
Les acteurs, vêtus de vestes brodées d'or, portaient sous leurs tarbouchs élégants de longs cheveux nattés comme ceux des femmes. Les paupières rehaussées de noir et les mains teintes de rouge, avec des paillettes appliquées sur la peau du visage et des mouchetures sur leurs bras nus, ils faisaient au public un accueil bienveillant, et recevaient le prix d'entrée en adressant un sourire gracieux aux effendis qui payaient plus que le simple populaire. Un irmelikalten (pièce d'or d'un franc vingt-cinq centimes) assurait au spectateur l'expression d'une vive reconnaissance et une place réservée sur les premiers bancs. Au demeurant, personne n'était astreint qu'à une simple cotisation de dix paras. Il faut ajouter même que le prix de l'entrée donnait droit à une consommation uniforme de café et de tabac. Les scherbets (sorbets) et les divers rafraîchissements se payaient à part.
Dès que je fus assis sur l'une des banquettes, un jeune garçon, élégamment vêtu, les bras découverts jusqu'aux épaules, et qui, d'après la grâce pudique de ses traits, eût pu passer pour une jeune fille, vint me demander si je voulais un chibouk ou un narghilé, et, quand j'eus choisi, il m'apporta en outre une tasse de café.