Nous nous étions imaginé jusque-là que l'on enlevait la tête fort simplement d'un bon coup de sabre de dragon ou de cimeterre à la turque. L'instrument que nous avions sous les yeux confondait toutes nos idées. Le tranchant était en dedans comme celui d'une serpette; de plus, la lame était creuse et contenait du vif-argent, afin que, l'élan étant donné au sabre, ce métal, se portant vers la pointe, rendît le coup plus assuré. Ainsi toute l'adresse du ... docteur consiste à combiner un mouvement de rotation autour du col, qui, avant de toucher l'os, enlève presque toute la chair; on ne tranche donc pas la tête, on la cueille pour ainsi dire. Nous nous contentâmes de l'explication sans demander aucune expérience.

D'ailleurs, notre pauvre exécuteur de Bade n'a jamais exercé le terrible état de son père. Il nous a confié même qu'il tremblait tous les jours qu'il ne se commît un crime dans le duché, ce qui est heureusement fort rare, et qu'il ne savait trop à quoi il se résoudrait dans ce cas. Curieux comme des Anglais, nous demandâmes encore à voir la tonnelle dont on nous avait parlé à Heidelberg. Le docteur Widmann, n'ayant pas le temps de nous accompagner au jardin de son père où elle se trouve, appela son domestique, qui nous y conduisit à travers les champs.

Ce jardin est situé au sommet d'une colline chargée de vignes. Un joli pavillon, autrefois ouvert aux buveurs et maintenant fermé, depuis que l'enthousiasme s'est refroidi par le temps, s'élève au centre de cette petite propriété, et, des deux côtés de ce pavillon, il y a une tonnelle dont le bois disparaît sous les pampres. Mais laquelle des deux est la tonnelle sacrée aux fidèles de Cari Sand? Notre scrupule historique allait à ce point que nous voulions pouvoir dire si c'était celle de gauche ou de droite. Le valet l'ignorait lui-même, mais il nous dit:

—Avez-vous un couteau?

—Oui; pour quoi faire?

—Pour faire une entaille dans le bois. Les échafauds se font en sapin.

En effet, l'un des berceaux était en chêne, l'autre en sapin.

Tout ce que je raconte a déjà plus d'un an de date (1840); il y a quelques mois, j'ai traversé de nouveau ce beau duché de Bade, qui est le plus charmant pays de l'Allemagne, je le sais à présent; l'hiver ne lui avait pas enlevé tout son charme; sous un ciel un peu pâle, l'horizon se teignait toujours de la verdure éternelle des sapins; les monts couronnés de châteaux s'élançaient toujours du sein de cette forêt Noire qui règne sur une étendue de cent lieues, et la pierre rouge des édifices, des églises et des palais semblait toujours chauffée des rayons d'un soleil ardent. Quand j'arrivai à Carlsruhe, on ne parlait que d'une séance orageuse de la chambre des députés (de Bade), qui venait d'avoir lieu la veille. Des membres de l'opposition avaient demandé l'abolition de la peine de mort; le parti conservateur s'était vivement prononcé contre cette proposition. Enfin, des esprits modérés avaient proposé un amendement qui devait concilier les partisans des coutumes féodales et les propagateurs des idées nouvelles. Ces philanthropes demandaient l'introduction de la guillotine, pour remplacer le vieux système d'exécution.

Cette motion révolutionnaire a été au moment de triompher. Seulement, les conservateurs ont exprimé leurs craintes que l'introduction de la guillotine ne fût un acheminement vers les idées libérales, et ne provoquât la sympathie du peuple pour les autres institutions progressives de la France. La question en est encore là, je crois. Notre connaissance d'Heidelberg, le docteur Widmann, attend sans doute avec impatience la décision représentative qui, probablement, fixera son sort et ses attributions futures. Je doute que ce jeune homme, qui paraissait effrayé de sa condition, terrible et noble à la fois, de chirurgien de gens bien portants, se résigne à l'humble emploi que nos mœurs ont fait à ses pareils, et qui ressemble terriblement à un service de portier.