II—LA STATUE DE GŒTHE
Vous comprenez, mon ami, combien j'ai été heureux en me levant, le lendemain matin, de rencontrer sur cette même place du théâtre, au milieu des arbres, un monument qui n'existait pas lorsque nous nous trouvions ici ensemble: la statue colossale de Gœthe, par Schwanthaler.
La place aussi, qui était appelée auparavant place de la Comédie, s'appelle aujourd'hui Gœthe-Platz. Francfort n'a dans ses murs que deux statues, celle de Gœthe et celle de Charlemagne: la première en bronze, l'autre en pierre rouge du Rhin.
Gœthe a été représenté dans l'attitude de la méditation, appuyé du coude sur un tronc de chêne autour duquel s'enlace la vigne. La composition est fort belle, ainsi que celle des bas-reliefs qui entourent le piédestal. On voit sur la face du devant trois figures, qui représentent la Tragédie, la Philosophie et la Poésie; sur les autres côtés, les principales scènes de ses drames, de ses poëmes et de ses romans. Werther et Mignon occupent une face entière, l'un ayant au bras Charlotte, l'autre accompagné du vieux joueur de harpe.
Après avoir admiré la statue, je suis allé voir la maison de la rue du Marché-aux-Herbes, où le poëte est né il y a juste cent un ans. Elle est indiquée par une plaque de marbre qui porte qu'il était né là le 28 août (august en allemand) 1749. Au-dessus de la grande porte, on voit un ancien écusson armorié, dont le champ d'azur, par un singulier hasard, porte une bande semée de trois lyres d'or.
Je suis entré dans la maison, et j'ai pu voir encore la chambre du poëte, avec sa petite table, ses chaises couvertes de vieux velours d'Utrecht, ses collections d'oiseaux, et le cadre où il a lui-même placé en évidence son brevet de président de la Société minéralogique de Francfort, dont il s'honorait plus que de tous ses autres titres.—En regardant du haut de ce troisième étage, qui donne à gauche sur une cour étroite, et à droite sur quelques toits entremêlés d'arbres, mais presque sans horizon, on comprend cette phrase de Faust:
«Et c'est là ton monde!... Et cela s'appelle un monde! »
Les escaliers sont immenses, et, à chaque étage, on remarque d'immenses armoires sculptées dans le style de la Renaissance.
Je n'ai voulu qu'indiquer ici les deux points extrêmes de la vie du grand poëte, sa misère primitive en regard de la splendeur où se termina sa destinée.