Le Lohengrin présentait une particularité singulière: c'est que le poëme avait été écrit en vers par le compositeur.—J'ignore si le proverbe français est vrai ici, «qu'on n'est jamais si bien servi que par soi-même;» toujours est-il qu'à travers d'incontestables beautés poétiques, le public a trouvé des longueurs qui ont parfois refroidi l'effet de l'ouvrage.
Presque tout l'opéra est écrit en vers carrés et majestueux, comme ceux des anciennes épopées. Il suffit de dire aux Français que c'est de l'alexandrin élevé à la troisième puissance.
Lohengrin est un chevalier errant qui passe par hasard à Anvers, en Brabant, vers le XIe siècle, au moment où la fille d'un prince de ce pays, que l'on croit mort, est accusée d'avoir fait disparaître son jeune frère dans le but d'obtenir l'héritage du trône en faveur d'un amant inconnu.
Elle est traduite devant une cour de justice féodale, qui la condamne à subir le jugement de Dieu. Au moment où elle désespère de trouver un chevalier qui prenne sa défense, on voit arriver Lohengrin, dans une barque dirigée par un cygne. Ce paladin est vainqueur dans le combat, et il épouse la princesse, qui, au fond, est innocente, et victime des propos d'un couple pervers qui la poursuit de sa haine.
L'histoire n'est pas terminée; il reste encore deux actes, dans lesquels l'innocence continue à être persécutée. On y rencontre une fort belle scène dans laquelle la princesse veut empêcher Lohengrin de partir pour combattre ses ennemis. Il insiste et se livre aux plus grands dangers; mais un génie mystérieux le protége,—c'est le cygne, dans le corps duquel se trouve l'âme du petit prince, frère de la princesse de Brabant,—péripétie qui se révèle au dénoûment, et qui ne peut être admise que par un public habitué aux légendes de la mythologie septentrionale.
Cette tradition est du reste connue, et appartient à l'un des poëmes ou roumans du cycle d'Artus.—En France, on comprendrait Barbe-Bleue ou Peau-d'âne; il est donc inutile de nous étonner.
Lohengrin est un des chevaliers qui vont à la recherche de Saint-Graal. C'était le but, au moyen âge, de toutes les expéditions aventureuses, comme, à l'époque des anciens, la Toison d'or, et aujourd'hui la Californie. Le Saint-Graal était une coupe remplie du sang sorti de la blessure que le Christ reçut sur sa croix. Celui qui pouvait retrouver cette précieuse relique était assuré de la toute-puissance et de l'immortalité.—Lohengrin, au lieu de ces dons, a trouvé le bonheur terrestre et l'amour. Cela suffit de reste à la récompense de ce chevalier.
La musique de cet opéra est très-remarquable et sera de plus en plus appréciée aux représentations suivantes. C'est un talent original et hardi qui se révèle à l'Allemagne, et qui n'a dit encore que ses premiers mots. On a reproché à Wagner d'avoir donné trop d'importance aux instruments, et d'avoir, comme disait Grétry, mis le piédestal sur la scène et la statue dans l'orchestre; mais cela a tenu sans doute au caractère de son poëme, qui imprime à l'ouvrage la forme d'un drame lyrique plutôt que celle d'un opéra.
Les artistes ont exécuté vaillamment cette partition difficile, qui, pour en donner une idée sommaire, semble se rapporter à la tradition musicale de Gluck et de Spontini. La mise en scène était splendide et digne des efforts que fait le grand-duc actuel pour maintenir à Weimar cet héritage de goût artistique qui a fait appeler cette ville l'Athènes de l'Allemagne.