La chapelle du palais, dont les parois et la colonnade sont de marbre précieux, est d'un bel effet qu'augmentent de riches tapis suspendus à la rampe des galeries. Il y a aussi une chapelle grecque pour la grande-duchesse, avec les décorations spéciales de cette religion. On admire encore, dans les appartements des princes, de fort beaux paysages de M. Heller, dont la teinte brumeuse et mélancolique rappelle le Ruysdael. Ce sont des paysages de la Norvége, éclairés d'un jour gris et doux, des scènes d'hiver et de naufrages, des contours de rochers majestueux, de beaux mouvements de vagues, une nature qui fait frémir et qui fait rêver.

La grande-duchesse était malade, et l'on venait de recevoir la nouvelle de la mort de Louis-Philippe, de sorte qu'il n'y eut point de grandes soirées à la résidence. La plupart des étrangers réunis à Weimar et beaucoup de personnages du pays sont partis après les fêtes pour assister, à Leipzig, aux représentations de mademoiselle Rachel.

Je n'ai pas voulu quitter Weimar sans visiter la cathédrale, où se trouve un fort beau tableau de Lucas Cranach, représentant le Christ en croix, pleuré par les saintes femmes. En vertu d'une sorte de synchronisme mystique et protestant, le peintre a placé au pied de la croix Luther et Mélanchthon discutant un verset de la Bible.

A la Bibliothèque, j'ai pu voir encore trois bustes de Gœthe, parmi lesquels se trouve celui de David, puis un buste de Schiller, par Danneker, et des autographes curieux,—notamment un vieux diplôme français, signé Danton et Roland, adressé au «célèbre poëte Gilles, ami de l'humanité ». La prononciation allemande du nom de Schiller a donné lieu, sans doute, à cette erreur bizarre, qui n'infirme en rien, du reste, le mérite d'avoir écrit ce brevet républicain.

Le tombeau de Wieland est à quelque distance de la ville. C'est une pierre sous des arbres, entourée d'un gazon. Une des faces est consacrée à son nom surmonté d'une lyre, l'autre à celui de sa femme, une autre au souvenir de Cécile Brentans, son amie idéale et poétique; un papillon, image de l'âme, surmonte cette dernière inscription.

Dans le temps où nous vivons, il est bon de retremper parfois son âme à de tels souvenirs. Si Weimar n'avait à nous montrer que des tombes, nous en sortirions seulement avec une pensée douce et triste. Mais la vie de l'intelligence y est restée et y repose dans des cœurs fidèles, qui la transmettront à l'avenir.

En reprenant le chemin de fer, on se trouve, au bout de quatre heures, à Leipzig par Iéna et Halle. J'ai pu y assister à la fête de la Constitution, composée seulement de parades militaires, de fanfares exécutées à la maison de ville, et d'une foule de divertissements dans les casinos et jardins publics, parmi lesquels il faut compter le spectacle d'un panorama des bords du Rhin,—animé par le passage de l'armée française, —c'étaient les termes de l'affiche.

Quand on a vu, à Leipzig, l'Observatoire, la Bourse des libraires, la place du Marché et le tombeau de Poniatowsky, il est fort agréable de pouvoir, le soir même, revoir mademoiselle Rachel dans le rôle de Marie Stuart. Elle a obtenu, naturellement, un immense succès, surtout dans la scène des deux reines et dans celle où elle se dépouille de ses bijoux en faveur de ses femmes.—Par exemple, la tragédie française était peu en faveur près du public allemand, révolté de voir qu'on eût osé mutiler Schiller. Les poëtes, aussi, sont furieux des triomphes de Rachel, parce qu'ils prétendent que leurs actrices nationales ne pourront plus faire d'effet après elle, ou l'imiteront servilement.

—Nous devrions, me disait l'un d'eux, écraser ce joli serpent, qui vient répandre un venin destructeur sur notre art dramatique!...

Heureusement, la masse du public ne partage pas cette opinion intéressée.