De toutes les suppositions qu'entasse Caragueus pour repousser les avances de la femme de son ami, celle-là paraît être la plus victorieuse.

—Pauvre homme! dit-elle avec compassion; personne, en effet, ne pourra te toucher avant que tu aies fait cinq ablutions d'un quart d'heure chacune, en récitant des versets du Coran. Va-t'en à la fontaine, et que je te retrouve ici quand je reviendrai du bain.

—Que les femmes de Stamboul sont hardies! s'écrie Caragueus, resté seul. Sons ce féredjé qui cache leur figure, elles prennent plus d'audace pour insulter à la pudeur des honnêtes gens. Non, je ne me laisserai pas prendre à ces artifices, à cette voix mielleuse, à cet œil qui flamboie dans les ouvertures de son masque de gaze. Pourquoi la police ne force-t-elle pas ces effrontées de couvrir aussi leurs yeux?

Il serait trop long de décrire les autres malheurs de Caragueus. Le comique de la scène consiste toujours dans cette, situation de la garde d'une femme confiée à l'être qui semble la plus complète antithèse de ceux auxquels les Turcs accordent ordinairement leur confiance. La dame sort du bain, et retrouve de nouveau à son poste l'infortuné gardien de sa vertu, que divers contre-temps ont retenu à la même place. Mais elle n'a pu s'empêcher de parler aux autres femmes qui se trouvaient au bain avec elle de l'inconnu si beau et si bien fait qu'elle a rencontré dans la rue; de sorte qu'une foule de baigneuses se précipitent sur les pas de leur amie. On juge de l'embarras de Caragueus en proie à ces nouvelles Ménades.

La femme de son ami déchire ses vêtements, s'arrache les cheveux et n'épargne aucun moyen pour combattre sa rigueur. Il va succomber ... lorsque tout à coup passe une voiture qui sépare la foule. C'est un carrosse dans l'ancien goût français, celui d'un ambassadeur. Caragueus se rattache à cette dernière chance; il supplie l'ambassadeur franc de le prendre sous sa protection, de le laisser monter dans sa voiture pour pouvoir échapper aux tentations qui l'assiègent. L'ambassadeur descend; il porte un costume fort galant: chapeau à trois cornes posé sur une immense perruque, habit et gilet brodés, culotte courte, épée en verrouil; il déclare aux dames que Caragueus est sous sa protection, que c'est son meilleur ami.... Ce dernier l'embrasse avec effusion et se hâte de monter dans la voiture, qui disparaît, emportant le rêve des pauvres baigneuses.

Le mari revient et s'applaudit d'apprendre que la chasteté de Caragueus lui a conservé une femme pure. Cette pièce est le triomphe de l'amitié.

J'aurais donné moins de développement à cette analyse, si cette pièce populaire ne représentait quelque chose des mœurs du pays. D'après le costume de l'ambassadeur, on peut juger qu'elle remonte au siècle dernier, et se joue traditionnellement comme nos arlequinades. Le Caragueus est l'éternel acteur de ces farces, où cependant il ne tient pas toujours le principal rôle. J'ai tout lieu de croire que les mœurs de Constantinople sont changées depuis la réforme. Mais, aux époques qui précédèrent l'avènement du sultan Mahmoud, on peut croire que le sexe le plus faible protestait à sa manière contre l'oppression du fort. C'est ce qui expliquerait la facilité des femmes à se rendre aux mérites de Caragueus.

Dans les pièces modernes, presque toujours ce personnage appartient à l'opposition. C'est ou le bourgeois railleur, ou l'homme du peuple dont le bon sens critique les actes des autorités secondaires. A l'époque où les règlements de police ordonnaient, pour la première fois, qu'on ne pût sortir sans lanterne après la chute du jour, Caragueus parut avec une lanterne singulièrement suspendue, narguant impunément le pouvoir, parce que l'ordonnance n'avait pas dit que la lanterne dût enfermer une bougie. Arrêté par les cavas et relâché d'après la légalité de son observation, on le vit reparaître avec une lanterne ornée d'une bougie qu'il avait négligé d'allumer.... Cette facétie est pareille à celles que nos légendes populaires attribuent à Jean de Calais; ce qui prouve que tous les peuples sont les mêmes. Caragueus a son franc-parler; il a toujours délié le pal, le sabre et le cordon.

Après l'entr'acte, pendant lequel on renouvela les provisions de tabac et les divers rafraîchissements, nous vîmes tomber tout à coup la toile de gaze derrière laquelle s'étaient dessinées les marionnettes, et de véritables acteurs parurent sur l'estrade pour représenter le Mari des Deux Veuves. Il y avait dans cette pièce trois femmes et un seul homme; cependant, il n'y avait que des hommes pour la représenter; mais, sous le costume féminin, des jeunes gens orientaux, avec cette grâce toute féminine, cette délicatesse de teint et cette intrépidité d'imitation qu'on ne trouverait pas chez nous, arrivent à produire une illusion complète. Ce sont ordinairement des Grecs ou des Circassiens.

On vit paraître d'abord une juive, de celles qui font à peu près le métier de revendeuses à la toilette, et qui favorisent les intrigues des femmes chez lesquelles elles sont admises. Elle faisait le compte des sommes qu'elle avait gagnées, et espérait tirer plus encore d'une affaire nouvelle, étant liée avec un jeune Turc nommé Osman, amoureux d'une riche veuve, épouse principale d'un bimbachi (colonel) tué à la guerre. Toute femme pouvant se remarier après trois mois de veuvage, il était à croire que la dame choisirait l'amant qu'elle avait distingué déjà du vivant de son mari, et qui plusieurs fois lui avait offert, par l'entremise de la juive, des bouquets emblématiques.