Le jour était venu, et les Persans, rentrés de meilleure heure, dormaient depuis longtemps. Quant à moi, excité par cette nuit de courses et de spectacles, je ne pus arriver à m'endormir. Je finis par me rhabiller, et je retournai à Péra pour voir mon ami le peintre.
On me dit qu'il avait déménagé et demeurait à Kouroukschemé, chez des Arméniens qui lui avaient commandé un tableau religieux. Kouroukschemé est situé sur la rive européenne du Bosphore, à une lieue de Péra. Il me fallut prendre un caïque à l'échelle de Tophana.
Rien n'est charmant comme ce quai maritime de la cité franque. On descend de Péra par des rues montueuses aboutissant par en haut à la grande rue, puis aux divers consulats et aux ambassades; ensuite on se trouve sur une place de marché encombrée d'étalages fruitiers où s'entassent les magnifiques productions de la côte d'Asie. Il y a des cerises presque en tout temps, la cerise étant un produit naturel de ces climats. Les pastèques, les figues de cactus et les raisins marquaient la saison où nous nous trouvions,—et d'énormes melons de la Cassaba, les meilleurs du monde, arrivés de Smyrne, invitaient tout passant à un déjeuner simple et délicieux. Ce qui distingue cette place, c'est une fontaine admirable dans l'ancien goût turc, ornée de portiques découpés, soutenue par des colonnettes et des arabesques sculptées et peintes. Autour de la place et dans la rue qui mène au quai, on voit un grand nombre de cafés sur la façade desquels je distinguais encore des transparents aux lumières éteintes,—qui portaient en lettres d'or ce même nom de Caragueus, aussi aimé là qu'à Stamboul.
Quoique Tophana fasse partie des quartiers francs, il s'y trouve beaucoup de musulmans, la plupart portefaix (hamals), ou mariniers (caïdjis). Une batterie de six pièces est en évidence sur le quai; elle sert à saluer les vaisseaux qui entrent dans la Corne d'or, et à annoncer le lever et le coucher du soleil aux trois parties de la ville séparées par les eaux: Péra, Stamboul et Scutari.
Cette dernière apparaît majestueusement de l'autre côté du Bosphore, festonnant l'azur de dômes, de minarets et de kiosques, comme sa rivale Stamboul.
Je n'eus pas de peine à trouver une barque à deux rameurs. Le temps était magnifique, et la barque, fine et légère, se mit à fendre l'eau avec une vitesse extraordinaire.—Le respect des musulmans pour les divers animaux explique comment le canal du Bosphore, qui coupe comme un fleuve les riches coteaux d'Europe et d'Asie, est toujours couvert d'oiseaux aquatiques qui voltigent ou nagent par milliers sur l'eau bleue, et animent ainsi la longue perspective des palais et des villas.
A partir de Tophana, les deux rivages, beaucoup plus rapprochés en apparence qu'ils ne le sont en effet, présentent longtemps une ligne continue de maisons peintes de couleurs vives, relevées d'ornements et de grillages dorés.
Une série de colonnades commence bientôt sur la rive gauche et dure pendant un quart de lieue. Ce sont les bâtiments du palais neuf de Béchik-Tasch. Ils sont construits entièrement dans le style grec et peints à l'huile en blanc; les grilles sont dorées. Tous les tuyaux de cheminée sont faits en forme de colonnes doriques, le tout d'un aspect à la fois splendide et gracieux. Des barques dorées flottent attachées aux quais, dont les marches de marbre descendent jusqu'à la mer. D'immenses jardins suivent au-dessus les ondulations des collines. Le pin parasol domina partout les autres végétations. On ne voit nulle part de palmiers, car le climat de Constantinople est déjà trop froid pour ces arbres. Un village, dont le port est garni de ces grandes barques nommées caïques, succède bientôt au palais; puis on passe encore devant un sérail plus ancien, qui est le même qu'habitait en dernier lien la sultane Esmé, sœur de Mahmoud. C'est le style turc du dernier siècle: des festons, des rocailles comme ornements, des kiosques ornés de trèfles et d'arabesques, qui s'avancent comme d'énormes cages grillées d'or, des toits aigus et des colonnelles peintes de couleurs vives.... On rêve quelque temps les mystères des Mille et une Nuits.
Dans les caïques, le passager est couché sur un matelas, à l'arrière, tandis que les rameurs s'évertuent à couper l'onde avec leurs bras robustes et leurs épaules bronzées, coquettement revêtus de larges chemises en crêpe de soie à bandes satinées. Ces hommes sont très-polis, et affectent même dans les attitudes de leur travail une sorte de grâce artistique.
En suivant la côte européenne du Bosphore, on voit une longue file de maisons de campagne habitées généralement par des employés du sultan. Enfin, un nouveau port rempli de barques se présente; c'est Kouroukschemé.