VI—LES DERVICHES

Après avoir suffisamment admiré les appartements et les jardins du sérail d'Asie, nous renonçâmes à visiter les Eaux-Douces d'Asie; ce qui nous eût obligés à remonter le Bosphore d'une lieue, et, nous trouvant près de Scutari, nous fîmes le projet d'aller voir le couvent des derviches hurleurs.

Scutari est la ville de l'orthodoxie musulmane beaucoup plus que Stamboul, où les populations sont mélangées, et qui appartient à l'Europe. L'asiatique Scutari garde encore les vieilles traditions turques; le costume de la réforme y est presque inconnu; le turban vert ou blanc s'y montre encore avec obstination; c'est, en un mot, le faubourg Saint Germain de Constantinople. Les maisons, les fontaines et les mosquées sont d'un style plus ancien; les inventions nouvelles d'assainissement, de pavage ou de cailloutage, les trottoirs, les lanternes, les voitures attelées de chevaux, que l'on voit à Stamboul, sont considérés là comme des innovations dangereuses. Scutari est le refuge des vieux musulmans qui, persuadés que la Turquie d'Europe ne tardera pas à être la proie des chrétiens, désirent s'assurer un tombeau paisible sur la terre de Natolie. Ils pensent que le Bosphore sera la séparation des deux empires et des deux religions, et qu'ils jouiront ensuite en Asie d'une complète sécurité.

Scutari n'a de remarquable que sa grande mosquée et son cimetière aux cyprès gigantesques; ses tours, ses kiosques, ses fontaines et ses centaines de minarets ne la distingueraient pas, sans cela, de l'autre ville turque. Le couvent des derviches hurleurs est situé à peu de distance de la mosquée; il est d'une architecture plus vieille que le téké des derviches de Péra, qui sont, eux, des derviches tourneurs.

Le pacha, qui nous avait accompagnés jusqu'à la ville, voulait nous dissuader d'aller visiter ces moines, qu'il appelait des fous; mais la curiosité des voyageurs est respectable. Il le comprit, et nous quitta en nous invitant à retourner le voir.

Les derviches ont cela de particulier, qu'ils sont plus tolérants qu'aucune institution religieuse. Les musulmans orthodoxes, obligés d'accepter leur existence comme corporation, ne font réellement que les tolérer.

Le peuple les aime et les soutient; leur exaltation, leur bonne humeur, la facilité de leur caractère et de leurs principes plaisent à la foule plus que la roideur des imans et des mollahs. Ces derniers les traitent de panthéistes et attaquent souvent leurs doctrines, sans pouvoir absolument toutefois les convaincre d'hérésie.

Il y a deux systèmes de philosophie qui forment le fond de la religion turque et de l'instruction qui en découle. L'un est tout aristotélique, l'autre tout platonicien. Les derviches se rattachent au dernier. Il ne faut pas s'étonner de ce rapport des musulmans avec les Grecs, puisque nous n'avons connu nous-mêmes que par leurs traductions les derniers écrits philosophiques du monde ancien.

Que les derviches soient des panthéistes, comme le prétendent les vrais Osmanlis, cela ne les empêche pas toutefois d'avoir des titres religieux incontestables. Ils ont été établis, disent-ils, dans leurs maisons et dans leurs privilèges par Orhan, second sultan des Turcs. Les maîtres qui ont fondé leurs ordres sont au nombre de sept, chiffre tout pythagoricien qui indique la source de leurs idées. Le nom général est mewelevis, du nom du premier fondateur; quand à derviches ou durvesch, cela veut dire pauvre. C'est au fond une secte de communistes musulmans.