—Ah! pensa Adoniram, voilà les seuls amis que j'aie trouvés....
Il lui fut facile d'éviter les rencontres; chacun se détournait de lui, et les ténèbres protégeaient ces désertions. Bientôt les lueurs des brasiers et de la fonte qui rougissait en se refroidissant à la surface n'éclairaient plus que des groupes lointains, qui se perdaient peu à peu dans les ombres. Adoniram, abattu, cherchait Benoni.
—Il m'abandonne à son tour!... murmura-t-il avec tristesse.
Le maître restait seul an bord de la fournaise.
—Déshonoré! s'écria-t-il avec amertume; voilà le fruit d'une existence austère, laborieuse et vouée à la gloire d'un prince ingrat! Il me condamne, et mes frères me renient! Et cette reine, cette femme ... elle était là, elle a vu ma honte, et son mépris ... j'ai dû le subir! Mais où donc est Benoni, à cette heure où je souffre? Seul! je suis seul et maudit! L'avenir est fermé. Adoniram, souris à ta délivrance, et cherche-la dans ce feu, ton élément et ton rebelle esclave!
Il s'avance, calme et résolu, vers le fleuve, qui roule encore son onde embrasée de scories, de métal fondu, et qui, çà et là, jaillit et pétille au contact de l'humidité. Peut-être que la lave tressaillait sur des cadavres. D'épais tourbillons de fumée violette et fauve se dégageaient en colonnes serrées, et voilaient le théâtre abandonné de cette lugubre aventure. C'est là que ce géant foudroyé tomba assis sur la terre et s'abîma dans sa méditation ... l'œil fixé sur ces tourbillons enflammés qui pouvaient s'incliner et l'étouffer au premier souffle du vent.
Certaines formes étranges, fugitives, flamboyantes se dessinaient parfois parmi les jeux brillants et lugubres de la vapeur ignée. Les yeux éblouis d'Adoniram entrevoyaient, au travers des membres de géants, des blocs d'or, des gnomes qui se dissipaient en fumée ou se pulvérisaient en étincelles. Ces fantaisies ne parvenaient point à distraire son désespoir et sa douleur. Bientôt, cependant, elles s'emparèrent de son imagination en délire, et il lui sembla que du sein des flammes s'élevait une voix retentissante et grave qui prononçait son nom. Trois fois le tourbillon mugit le nom d'Adoniram.
Autour de lui, personne.... Il contemple avidement la tourbe enflammée, et murmure:
—La voix du peuple m'appelle!