[1] Les traditions sur lesquelles sont fondées les diverses scènes de celle légende ne sont pas particulières aux Orientaux. Le moyen âge européen les a connues. On peut consulter principalement l'Histoire des Préadamites de Lapeyrière, l'Iter subterraneum de Klimius, et une foule d'écrits relatifs à la kabbale et à la médecine spagyrique. L'Orient en est encore là. Il ne faut donc pas s'étonner des bizarres hypothèses scientifiques que peut contenir ce récit. La plupart de ces légendes se rencontrent aussi dans le Talmud, dans les livres des néoplatoniciens, dans le Coran et dans le livre d'Hénoch, traduit récemment par l'évêque de Canterbury.
VII—LE MONDE SOUTERRAIN
Ils pénétrèrent ensemble dans un jardin éclairé des tendres lueurs d'un feu doux, peuplé d'arbres inconnus dont le feuillage, formé de petites langues de flamme, projetait, au lieu d'ombre, des clartés plus vives sur le sol d'émeraudes, diapré de fleurs d'une forme bizarre, et de couleurs d'une vivacité surprenante. Écloses du feu intérieur dans le terrain des métaux, ces fleurs en étaient les émanations les plus fluides et les plus pures. Ces végétations arborescentes du métal en fleur rayonnaient comme des pierreries, et exhalaient des parfums d'ambre, de benjoin, de myrrhe et d'encens. Non loin serpentaient des ruisseaux de naphte, fertilisant les cinabres, la rose de ces contrées souterraines. Là se promenaient quelques vieillards géants, sculptés à la mesure de cette nature exubérante et forte. Sous un dais de lumière ardente, Adoniram, découvrit une rangée de colosses, assis à la file, et reproduisant les costumes sacrés, les proportions sublimes et l'aspect imposant des figures qu'il avait jadis entrevues dans les cavernes du Liban. Il devina la dynastie disparue des princes d'Hénochia. Il revit autour d'eux, accroupis, les cynocéphales, les lions ailés, les griffons, les sphinx souriants et mystérieux, espèces condamnées, balayées par le déluge, et immortalisées par la mémoire des hommes. Ces esclaves androgynes supportaient les trônes massifs, monuments inertes, dociles, et pourtant animés.
Immobiles comme le repos, les princes fils d'Adam semblaient rêver et attendre.
Parvenu à l'extrémité de la lignée, Adoniram, qui marchait toujours, dirigeait ses pas vers une énorme pierre carrée et blanche comme la neige.... Il allait poser le pied sur cet incombustible rocher d'amiante.
—Arrête!... s'écria Tubal-Kaïn. Nous sommes sous la montagne de Sérendib; tu vas fouler la tombe de l'inconnu, du premier-né de la terre. Adam sommeille sous ce linceul, qui le préserve du feu. Il ne doit se relever qu'au dernier jour du monde; sa tombe captive contient notre rançon. Mais écoute: notre père commun t'appelle.
Kaïn était accroupi dans une posture pénible; il se souleva. Sa beauté est surhumaine, son œil triste, et sa lèvre pâle. Il est nu; autour de son front soucieux s'enroule un serpent d'or, en guise de diadème.... L'homme errant semble encore harassé.
—Que le sommeil et la mort soient avec toi, mon fils! Race industrieuse et opprimée, c'est par moi que tu souffres. Héva fut ma mère; Éblis, l'ange de lumière, a glissé dans son sein l'étincelle qui m'anime et qui a régénéré ma race; Adam, pétri de limon et dépositaire d'une âme captive, Adam m'a nourri. Enfant des Éloïms[1], j'aimai cette ébauche d'Adonaï, et j'ai mis au service des hommes ignorants et débiles l'esprit des génies qui résident en moi. J'ai nourri mon nourricier sur ses vieux jours, et bercé l'enfance d'Habel ... qu'ils appelaient mon frère. Hélas! hélas!
»Avant d'enseigner le meurtre à la terre, j'avais connu l'ingratitude, l'injustice et les amertumes qui corrompent le cœur. Travaillant sans cesse, arrachant notre nourriture au sol avare, inventant, pour le bonheur des hommes, ces charrues qui contraignent la terre à produire, faisant renaître pour eux, au sein de l'abondance, cet Éden qu'ils avaient perdu; j'avais fait de ma vie un sacrifice. O comble d'iniquité! Adam ne m'aimait pas! Héva se souvenait d'avoir été bannie du paradis pour m'avoir mis an monde, et son cœur, fermé par l'intérêt, était tout à son Habel. Lui, dédaigneux et choyé, me considérait comme le serviteur de chacun: Adonaï était avec lui, que fallait-il de plus? Aussi, tandis que j'arrosais de mes sueurs la terre où il se sentait roi, lui-même, oisif et caressé, il paissait ses troupeaux en sommeillant sons les sycomores. Je me plains: nos parents invoquent l'équité de Dieu; nous lui offrons nos sacrifices, et le mien, des gerbes de blé que j'avais fait éclore, les prémices de l'été! le mien est rejeté avec mépris.... C'est ainsi que ce Dieu jaloux a toujours repoussé le génie inventif et fécond, et donné la puissance avec le droit d'oppression aux esprits vulgaires. Tu sais le reste; mais ce que tu ignores, c'est que la réprobation d'Adonaï, me condamnant à la stérilité, donnait pour épouse au jeune Habel notre sœur Aclinia, dont j'étais aimé. De là provint la première lutte des djinns ou enfants des Éloïms, issus de l'élément du feu, contre les fils d'Adonaï, engendrés du limon.