Ce café est le rendez-vous de la belle compagnie; on dirait un café chantant de nos Champs-Elysées. Des rangées de tables des deux côtés de la route sont garnies des fashionables et des élégantes de Péra. Tout est servi à la française, les glaces, la limonade et le moka. Le seul trait de couleur locale est la présence familière de trois ou quatre cigognes qui, dès que vous avez demandé du café, viennent se poser devant votre table comme des points d'interrogation. Leur long bec, emmanché d'un col qui domine de haut la table, n'oserait attaquer le sucrier. Elles attendent avec respect. Ces oiseaux prives s'en vont ainsi de table en table, recueillant du sucre ou des biscuits.

A une table près de la mienne se trouvait un homme d'un certain âge, aux cheveux blancs comme sa cravate, vêtu d'un habit noir d'une coupe un peu arriérée, et portant à sa boutonnière un ruban rayé de diverses couleurs étrangères. Il avait accaparé tous les journaux du café; posé le Journal de Constantinople sur l'Écho de Smyrne, le Portefolio maltese sur le Courrier d'Athènes, enfin tout ce qui aurait fait ma joie dans ce moment-là, en m'instruisant des nouvelles de l'Europe. Par-dessus cette masse de feuilles superposées, il lisait attentivement le Moniteur ottoman.

J'osai tirer vers moi l'un des journaux, en le priant de m'excuser: il me lança un de ces regards féroces que je n'ai vus qu'aux habitués des plus anciens cafés de Paris....

—Je vais avoir fini le Moniteur ottoman, me dit-il.

J'attendis quelques minutes. Il fut clément, et me passa enfin le journal avec un salut qui sentait son XVIIIe siècle.

—Monsieur, ajouta-t-il, nous avons grande fête ce soir. Le Moniteur nous annonce la naissance d'une princesse, et cet événement, qui sera plein de charme pour tous les sujets de Sa Hautesse, coïncide par hasard avec l'ouverture du Ramazan.

Je ne m'étonnai pas, de ce moment, de voir tout le monde en fête, et j'attendis patiemment, tantôt en regardant la route animée par les voitures et les cavalcades, tantôt en parcourant les journaux francs que mon voisin me passait à mesure qu'il en avait terminé la lecture.

Il apprécia sans doute ma politesse et ma patience, et, comme je me préparais à sortir, il me dit:

—Où allez-vous donc? Au bal?