Ce repos permit aux femmes attardées de rejoindre leur souveraine. Elles parlaient entre elles du temple d'Adonaï, dont on découvrait les murs, et de la mer d'airain, texte de toutes les conversations depuis quatre jours.

La reine s'empara de ce nouveau sujet, et ses suivantes, curieuses, l'entourèrent. De grands sycomores, qui étendaient au-dessus de leurs têtes de verdoyantes arabesques sur un fond d'azur, enveloppaient ce groupe charmant d'une ombre transparente.

—Rien n'égale l'étonnement dont nous avons été saisis hier au soir, leur disait Balkis. Soliman lui-même en fut muet de stupeur. Trois jours auparavant, tout était perdu; maître Adoniram tombait foudroyé sur les ruines de son œuvre. Sa gloire, trahie, s'écoulait à nos yeux avec les torrents de la lave révoltée; l'artiste était replongé dans le néant.... Maintenant, son nom victorieux retentit sur les collines; ses ouvriers ont entassé au seuil de sa demeure un monceau de palmes, et il est plus grand que jamais dans Israël.

—Le fracas de son triomphe, dit une jeune Sabéenne, a retenti jusqu'à nos tentes, et, troublées du souvenir de la récente catastrophe, ô reine! nous avons tremblé pour vos jours. Vos filles ignorent ce qui s'est passé.

—Sans attendre le refroidissement de la fonte, Adoniram, ainsi me l'a-t-on conté, avait appelé dès le matin les ouvriers découragés. Les chefs mutinés l'entouraient; il les calme en quelques mots: durant trois jours, ils se mettent à l'œuvre, et dégagent les moules pour accélérer le refroidissement de la vasque que l'on croyait brisée. Un profond mystère couvre leur dessein. Le troisième jour, ces innombrables artisans, devançant l'aurore, soulèvent les taureaux et les lions d'airain avec des leviers que la chaleur du métal noircit encore. Ces blocs massifs sont entraînés sous la vasque et ajustés avec une promptitude qui tient du prodige; la mer d'airain, évidée, isolée de ses supports, se dégage et s'assied sur ses vingt-quatre cariatides; et, tandis que Jérusalem déploie tant de frais inutiles, l'œuvre admirable resplendit aux regards étonnés de ceux qui l'ont accomplie. Soudain, les barrières dressées par les ouvriers s'abattent: la foule se précipite; le bruit se propage jusqu'au palais. Soliman craint une sédition; il accourt, et je l'accompagne. Un peuple immense se presse sur nos pas. Cent mille ouvriers en délire et couronnés de palmes vertes nous accueillent. Soliman ne peut en croire ses yeux. La ville entière élève jusqu'aux nues le nom d'Adoniram.

—Quel triomphe! et qu'il doit être heureux!

—Lui! génie bizarre! âme profonde et mystérieuse!... A ma demande, on l'appelle, on le cherche, les ouvriers se précipitent de tous côtés ... vains efforts! Dédaigneux de sa victoire, Adoniram se cache; il se dérobe à la louange: l'astre s'est éclipsé. «Allons, dit Soliman, le roi du peuple nous a disgraciés.» Pour moi, en quittant ce champ de bataille du génie, j'avais l'âme triste et la pensée remplie du souvenir de ce mortel, si grand par ses œuvres, plus grand encore par son absence en un moment pareil.

—Je l'ai vu passer l'autre jour, reprit une vierge de Saba; la flamme de ses yeux a effleuré mes joues et les a rougies: il a la majesté d'un roi.

—Sa beauté, poursuivit une de ses compagnes, est supérieure à celle des enfants des hommes; sa stature est imposante et son aspect éblouit. Tels ma pensée se représente les dieux et les génies.