Si nous ne donnons aux Égyptiens que la cinquième place dans cette table, nous ne profiterons pas moins de leurs antiquités. Il nous en reste deux grands débris, aussi admirables que leurs pyramides. Je parle de deux vérités historiques, dont l'une nous a été conservée par Hérodote: 1o Ils divisaient tout le temps antérieurement écoulé en trois âges, âge des dieux, âge des héros, âge des hommes; 2o pendant ces trois âges, trois langues correspondantes se parlèrent, langue hiéroglyphique ou sacrée, langue symbolique ou héroïque, langue vulgaire, celle dans laquelle les hommes expriment par des signes convenus les besoins ordinaires de la vie. De même, Varron dans ce grand ouvrage Rerum divinarum et humanarum, dont l'injure des temps nous a privés, divisait l'ensemble des siècles écoulés en trois périodes, temps obscur, qui répond à l'âge divin des Égyptiens, temps fabuleux, qui est leur âge héroïque, enfin temps historique, l'âge des hommes, dans la nomenclature égyptienne.
Des nations civilisées ou barbares, il n'en est aucune, selon l'observation de Diodore, qui ne se regarde comme la plus ancienne, et qui ne fasse remonter ses annales jusqu'à l'origine du monde. Les Égyptiens nous fourniront encore à l'appui de ce principe deux traditions de vanité nationale, savoir, que Jupiter Ammon était le plus ancien de tous les Jupiter, et que les Hercule des autres nations avaient pris leur nom de l'Hercule Égyptien.
[An du monde, 1656.] Le déluge universel est notre point de départ. La confusion des langues qui suivit eut lieu chez les enfans de Sem, chez les peuples orientaux. Mais il en fut sans doute autrement chez les nations sorties de Cham et de Japhet (ou Japet); les descendans de ces deux fils de Noé durent se disperser dans la vaste forêt qui couvrait la terre. Ainsi errans et solitaires, ils perdirent bientôt les mœurs humaines, l'usage de la parole, devinrent semblables aux animaux sauvages, et reprirent la taille gigantesque des hommes anté-diluviens. Mais lorsque la terre desséchée put de nouveau produire le tonnerre par ses exhalaisons, les géans épouvantés rapportèrent ce terrible phénomène à un Dieu irrité. Telle est l'origine de tant de Jupiter, qui furent adorés des nations païennes. De là la divination appliquée aux phénomènes du tonnerre, au vol de l'aigle, qui passait pour l'oiseau de Jupiter. Les Orientaux se firent une divination moins grossière; ils observèrent le mouvement des planètes, les divers aspects des astres, et leur premier sage fut Zoroastre (selon Bochart, le contemplateur des astres.)—Ce système ruine nécessairement celui des étymologistes qui cherchent dans l'Orient l'origine de toutes les langues. Selon nous, toutes les nations sorties de Cham et de Japhet se créèrent leurs langues dans les contrées méditerranées où elles s'étaient fixées d'abord; puis descendant vers les rivages, elles commencèrent à commercer avec les Phéniciens, peuple navigateur qui couvrit de ses colonies les bords de la Méditerranée et de l'Océan.
[Ans du monde, 2000-2500.] Dès que les géans, quittant leur vie vagabonde, se mettent à cultiver les champs, nous voyons commencer l'âge d'or ou âge divin des Grecs, et quelques siècles après celui du Latium, l'âge de Saturne, dans lequel les dieux vivaient sur la terre avec les hommes.
Dans cet âge divin paraît d'abord le premier Hermès. Les Égyptiens, dit Jamblique, rapportaient à cet Hermès toutes les inventions nécessaires ou utiles à la vie sociale. C'est qu'Hermès ne fut point un sage, un philosophe divinisé après sa mort, mais le caractère idéal des premiers hommes de l'Égypte, qui sans autre sagesse que celle de l'instinct naturel, y formèrent d'abord des familles, puis des tribus, et fondèrent enfin une grande nation.[12] D'après la division des trois âges que reconnaissaient les Égyptiens, Hermès devait être un dieu, puisque sa vie embrassait tout ce qu'on appelait l'âge des dieux dans cette nomenclature.[13]
[An du monde, 3223-3223.] L'âge héroïque qui suit celui des dieux, est caractérisé par Hercule, Orphée et le second Hermès. L'Occident a ses Hercule, l'Orient ses Zoroastre qui présentent le même caractère. Autant de types idéaux des fondateurs des sociétés, et des poètes théologiens. Si l'on s'obstine à ne voir que des hommes dans ces êtres allégoriques, que de difficultés se présentent![14]
[An du monde, 2820.] D'habiles critiques ont porté plus loin le scepticisme: ils ont pensé que la guerre de Troie n'avait jamais eu lieu, du moins telle qu'Homère la raconte; et ils ont renvoyé à la Bibliothèque de l'Imposture les Dictys de Crète, et les Darès de Phrygie, qui en ont écrit l'histoire en prose, comme s'ils eussent été contemporains.
[Vers 2950.] Dans le siècle qui suit immédiatement la guerre de Troie, et à la suite des courses errantes d'Énée et d'Antenor, de Diomède et d'Ulysse, nous plaçons la fondation des colonies grecques de l'Italie et de la Sicile. C'est trois siècles avant l'époque adoptée par les chronologistes; mais ont-ils le droit de s'en étonner, eux qui varient de quatre cent soixante ans sur le temps où vécut Homère, l'auteur le plus voisin de ces évènemens. La fondation de ces colonies est du petit nombre des faits dans lesquels nous nous écartons de la chronologie ordinaire, mais nous y sommes contraints par une raison puissante. C'est que Syracuse et tant d'autres villes n'auraient pas eu assez de temps pour s'élever au point de richesse et de splendeur où elles parvinrent. Pendant ses guerres contre les Carthaginois, Syracuse n'avait rien à envier à la magnificence et à la politesse d'Athènes. Long-temps après, Crotone presque déserte fait pitié à Tite-Live, lorsqu'il songe au nombre prodigieux de ses anciens habitans.
[An du monde, 3223.] Le temps certain, l'âge des hommes commence à l'époque où les jeux olympiques fondés par Hercule, furent rétablis par Iphitus. Depuis le premier, on comptait les années par les récoltes; depuis le second, on les compta par les révolutions du soleil.
La première Olympiade coïncide presque avec la fondation de Rome (776, 753 ans avant J.-C.) Mais Rome aura pendant long-temps bien peu d'importance. Toutes ces idées magnifiques que l'on s'est faites jusqu'ici sur les commencemens de Rome et de toutes les autres capitales des peuples célèbres, disparaissent, comme le brouillard aux rayons du soleil, devant ce passage précieux de Varron rapporté par Saint-Augustin dans la Cité de Dieu: pendant deux siècles et demi qu'elle obéit à ses rois, Rome soumit plus de vingt peuples, sans étendre son empire à plus de vingt milles.