§. II. COROLLAIRES
Relatifs aux tropes, aux métamorphoses poétiques et aux monstres des poètes.
1. Tous les premiers tropes sont autant de corollaires de cette logique poétique. Le plus brillant, et pour cela même le plus fréquent et le plus nécessaire, c'est la métaphore. Jamais elle n'est plus approuvée que lorsqu'elle prête du sentiment et de la passion aux choses insensibles, en vertu de cette métaphysique par laquelle les premiers poètes animèrent les corps sans vie, et les douèrent de tout ce qu'ils avaient eux-mêmes, de sentiment et de passion; si les premières fables furent ainsi créées, toute métaphore est l'abrégé d'une fable.—Ceci nous donne un moyen de juger du temps où les métaphores furent introduites dans les langues. Toutes les métaphores tirées par analogie des objets corporels pour signifier des abstractions, doivent dater de l'époque où le jour de la philosophie a commencé à luire; ce qui le prouve, c'est qu'en toute langue les mots nécessaires aux arts de la civilisation, aux sciences les plus sublimes, ont des origines agrestes. Il est digne d'observation que, dans toutes les langues, la plus grande partie des expressions relatives aux choses inanimées sont tirées par métaphore, du corps humain et de ses parties, ou des sentimens et passions humaines. Ainsi tête, pour cime, ou commencement, bouche pour toute ouverture, dents d'une charrue, d'un râteau, d'une scie, d'un peigne, langue de terre, gorge d'une montagne, une poignée pour un petit nombre, bras d'un fleuve, cœur pour le milieu, veine d'une mine, entrailles de la terre, côte de la mer, chair d'un fruit; le vent siffle, l'onde murmure, un corps gémit sous un grand poids. Les latins disaient sitire agros, laborare fructus, luxuriari segetes; et les Italiens disent andar in amore le piente, andar in pazzia le viti, lagrimare gli orni, et fronte, spalle, occhi, barbe, collo, gamba, piede, pianta, appliqués à des choses inanimées. On pourrait tirer d'innombrables exemples de toutes les langues. Nous avons dit dans les axiomes, que l'homme ignorant se prenait lui-même pour règle de l'univers; dans les exemples cités ci-dessus, il se fait de lui-même un univers entier. De même que la métaphysique de la raison nous enseigne que par l'intelligence l'homme devient tous les objets (homo intelligendo fit omnia), la métaphysique de l'imagination nous démontre ici que l'homme devient tous les objets faute d'intelligence (homo non intelligendo fit omnia); et peut-être le second axiome est-il plus vrai que le premier, puisque l'homme, dans l'exercice de l'intelligence, étend son esprit pour saisir les objets, et que, dans la privation de l'intelligence, il fait tous les objets de lui-même, et par cette transformation devient à lui seul toute la nature.
2. Dans une telle logique, résultant elle-même d'une telle métaphysique, les premiers poètes devaient tirer les noms des choses d'idées sensibles et plus particulières; voilà les deux sources de la métonymie et de la synecdoque. En effet, la métonymie du nom de l'auteur pris pour celui de l'ouvrage, vint de ce que l'auteur était plus souvent nommé que l'ouvrage; celle du sujet pris pour sa forme et ses accidens vint de l'incapacité d'abstraire du sujet les accidens et la forme. Celles de la cause pour l'effet sont autant de petites fables; les hommes s'imaginèrent les causes comme des femmes qu'ils revêtaient de leurs effets: ainsi l'affreuse pauvreté, la triste vieillesse, la pâle mort.
3. La synecdoque fut employée ensuite, à mesure que l'on s'éleva des particularités aux généralités, ou que l'on réunit les parties pour composer leurs entiers. Le nom de mortel fut d'abord réservé aux hommes, seuls êtres dont la condition mortelle dût se faire remarquer. Le mot tête fut pris pour l'homme, dont elle est la partie la plus capable de frapper l'attention. Homme est une abstraction qui comprend génériquement le corps et toutes ses parties, l'intelligence et toutes les facultés intellectuelles, le cœur et toutes les habitudes morales. Il était naturel que dans l'origine tignum et culmen signifiassent au propre une poutre et de la paille; plus tard, lorsque les cités s'embellirent, ces mots signifièrent tout l'édifice. De même le toit pour la maison entière, parce qu'aux premiers temps on se contentait d'un abri pour toute habitation. Ainsi puppis, la poupe, pour le vaisseau, parce que cette partie la plus élevée du vaisseau est la première qu'on voit du rivage; et chez les modernes on a dit une voile, pour un vaisseau. Mucro, la pointe, pour l'épée; ce dernier mot est abstrait et comprend génériquement la pomme, la garde, le tranchant et la pointe; ce que les hommes remarquèrent d'abord, ce fut la pointe qui les effrayait. On prit encore la matière pour l'ensemble de la matière et de la forme: par exemple, le fer pour l'épée; c'est qu'on ne savait pas encore abstraire la forme de la matière. Cette figure mêlée de métonymie et de synecdoque, tertia messis erat, c'était la troisième moisson, fut, sans aucun doute, employée d'abord naturellement et par nécessité; il fallait plus de mille ans pour que le terme astronomique année pût être inventé. Dans le pays de Florence, on dit toujours, pour désigner un espace de dix ans, nous avons moissonné dix fois.—Ce vers, où se trouvent réunies une métonymie et deux synecdoques,
Post aliquot mea regna videns mirabor aristas,
n'accuse que trop l'impuissance d'expression qui caractérisa les premiers âges. Pour dire tant d'années, on disait tant d'épis, ce qui est encore plus particulier que moissons. L'expression n'indiquait que l'indigence des langues, et les grammairiens y ont cru voir l'effort de l'art.
4. L'ironie ne peut certainement prendre naissance que dans les temps où l'on réfléchit. En effet, elle consiste dans un mensonge réfléchi qui prend le masque de la vérité. Ici nous apparaît un grand principe qui confirme notre découverte de l'origine de la poésie; c'est que les premiers hommes des nations païennes ayant eu la simplicité, l'ingénuité de l'enfance, les premières fables ne purent contenir rien de faux, et furent nécessairement, comme elles ont été définies, des récits véritables.
5. Par toutes ces raisons, il reste démontré que les tropes, qui se réduisent tous aux quatre espèces que nous avons nommées, ne sont point, comme on l'avait cru jusqu'ici, l'ingénieuse invention des écrivains, mais des formes nécessaires dont toutes les nations se sont servies dans leur âge poétique pour exprimer leurs pensées, et que ces expressions, à leur origine, ont été employées dans leur sens propre et naturel. Mais, à mesure que l'esprit humain se développa, à mesure que l'on trouva les paroles qui signifient des formes abstraites, ou des genres comprenant leurs espèces, ou unissant les parties en leurs entiers, les expressions des premiers hommes devinrent des figures. Ainsi, nous commençons à ébranler ces deux erreurs communes des grammairiens, qui regardent le langage des prosateurs comme propre, celui des poètes comme impropre; et qui croient que l'on parla d'abord en prose, et ensuite en vers.
6. Les monstres, les métamorphoses poétiques, furent le résultat nécessaire de cette incapacité d'abstraire la forme et les propriétés d'un sujet, caractère essentiel aux premiers hommes, comme nous l'avons prouvé dans les axiomes. Guidés par leur logique grossière, ils devaient mettre ensemble des sujets, lorsqu'ils voulaient mettre ensemble des formes, ou bien détruire un sujet pour séparer sa forme première de la forme opposée qui s'y trouvait jointe.
7. La distinction des idées fit les métamorphoses. Entre autres phrases héroïques qui nous ont été conservées dans la jurisprudence antique, les Romains nous ont laissé celle de fundum fieri, pour auctorem fieri; de même que le fonds de terre soutient et la couche superficielle qui le couvre, et ce qui s'y trouve semé, ou planté, ou bâti, de même l'approbateur soutient l'acte qui tomberait sans son approbation; l'approbateur quitte le caractère d'un être qui se meut à sa volonté, pour prendre le caractère opposé d'une chose stable.