La grande idée de la science économique fut réalisée dès l'origine, savoir: qu'il faut que les pères, par leur travail et leur industrie, laissent à leurs fils un patrimoine où ils trouvent une subsistance facile, commode et sûre, quand même ils n'auraient plus aucun rapport avec les étrangers, quand même toutes les ressources de l'état social viendraient à leur manquer, quand même il n'y aurait plus de cités; de sorte qu'en supposant les dernières calamités les familles subsistent, comme origine de nouvelles nations. Ils doivent laisser ce patrimoine dans des lieux qui jouissent d'un air sain, qui possèdent des sources d'eaux vives, et dont la situation naturellement forte leur assure un asile dans le cas où les cités périraient; il faut enfin que ce patrimoine comprenne de vastes campagnes assez riches pour nourrir les malheureux qui, dans la ruine des cités voisines, viendraient s'y réfugier, les cultiveraient, et en reconnaîtraient le propriétaire pour seigneur. Ainsi la Providence ordonna l'état de famille, employant non la tyrannie des lois, mais la douce autorité des coutumes (voy. axiome [104] le passage cité de Dion-Cassius). Les forts, les puissans des premiers âges, établirent leurs habitations au sommet des montagnes. Le latin arces, l'italien rocce, ont, outre leur premier sens, celui de forteresses.
Tel fut l'ordre établi par la Providence pour commencer la société païenne. Platon en fait honneur à la prévoyance des premiers fondateurs des cités. Cependant, lorsque la barbarie antique reparaissant au moyen âge détruisait partout les cités, le même ordre assura le salut des familles, d'où sortirent les nouvelles nations de l'Europe. Les Italiens ont continué à dire castella, pour seigneuries. En effet, on observe généralement que les cités les plus anciennes, et presque toutes les capitales, ont été bâties au sommet des montagnes, tandis que les villages sont répandus dans les plaines. De là vinrent sans doute ces phrases latines, summo loco, illustri loco nati, pour dire les nobles; imo, obscuro loco nati, pour désigner les plébéiens: les premiers habitaient les cités, les seconds les campagnes.
C'est par rapport aux sources vives dont nous avons parlé, que les politiques regardent la communauté des eaux comme l'occasion de l'union des familles. De là les premières associations furent dites par les Grecs φρατριαι, (peut-être de φρεαρι puits), comme les premiers villages furent appelés pagi par les Latins, du mot παγη fontaine. Les Romains célébraient les mariages par l'emploi solennel de l'eau et du feu: parce que les premiers mariages furent contractés naturellement par des hommes et des femmes qui avaient l'eau et le feu en commun, comme membres de la même famille, et dans l'origine comme frères et sœurs. Le dieu du foyer de chaque maison était appelé lar; d'où focus laris. C'était là que le père de famille sacrifiait aux dieux de la maison, deivei parentum (loi des douze tables, de parricidio); comme parle l'Histoire sainte, le Dieu de nos pères, le Dieu d'Abraham, d'Isaac, de Jacob. De là encore la loi que propose Cicéron, sacra familiaria perpetua manento; et les expressions si fréquentes dans les lois romaines, filius familias in sacris paternis, sacra patria pour la puissance paternelle. Ce respect du foyer domestique était commun aux barbares du moyen âge, puisque même au temps de Boccace, qui nous l'atteste dans sa Généalogie des dieux, c'était l'usage à Florence, qu'au commencement de chaque année, le père de famille assis à son foyer près d'un tronc d'arbre auquel il mettait le feu, jetait de l'encens et versait du vin dans la flamme; usage encore observé, par le bas peuple de Naples, le soir de la vigile de Noël. On dit aussi tant de feux, pour tant de familles.
L'institution des sépultures, qui vint après celle des mariages, résulta de la nécessité de cacher des objets qui choquaient les sens. Ainsi commença la croyance universelle de l'immortalité des âmes humaines, appelées dii manes, et dans la loi des douze tables, deivei parentum...
Les philologues et les philosophes ont pensé communément que dans ce qu'on appelle l'état de nature, les familles n'étaient composées que de fils; elles le furent aussi de serviteurs ou famuli, d'où elles tirèrent principalement ce nom. Sur cette économie incomplète ils ont fondé une fausse politique, comme la suite doit le démontrer. Pour nous, nous commencerons à traiter de la politique des premiers âges, en prenant pour point de départ ces serviteurs ou famuli, qui appartiennent proprement à l'étude de l'économie.
§. II. Des familles composées de serviteurs, antérieures à l'existence des cités, et sans lesquelles cette existence était impossible.
Au bout d'un laps de temps considérable, plusieurs des géans impies qui étaient restés dans la communauté des femmes et des biens, et dans les querelles qu'elle produisait, les hommes simples et débonnaires, dans le langage de Grotius, les abandonnés de Dieu dans celui de Puffendorf, furent contraints, pour échapper aux violens de Hobbes, de se réfugier aux autels des forts. Ainsi un froid très vif contraint les bêtes sauvages à venir chercher un asile dans les lieux habités. Les chefs de famille, plus courageux parce qu'ils avaient déjà formé une première société, recevaient sous leur protection ces malheureux réfugiés, et tuaient ceux qui osaient faire des courses sur leurs terres. Déjà héros par leur naissance, puisqu'ils étaient nés de Jupiter, c'est-à-dire nés sous ses auspices, ils devinrent héros par la vertu. Dans ce dernier genre d'héroïsme, les Romains se montrèrent supérieurs à tous les peuples de la terre, puisqu'ils surent également
Parcere subjectis, et debellare superbos.
Les premiers hommes qui fondèrent la civilisation avaient été conduits à la société par la religion et par l'instinct naturel de propager la race humaine, causes honorables qui produisirent le mariage, la première et la plus noble amitié du monde. Les seconds qui entrèrent dans la société y furent contraints par la nécessité de sauver leur vie. Cette société dont l'utilité était le but, fut d'une nature servile. Aussi les réfugiés ne furent protégés par les héros qu'à une condition juste et raisonnable, celle de gagner eux-mêmes leur vie en travaillant pour les héros, comme leurs serviteurs. Cette condition analogue à l'esclavage fut le modèle de celle où l'on réduisit les prisonniers faits à la guerre après la formation des cités.
Ces premiers serviteurs se nommaient chez les Latins vernæ, tandis que les fils des héros, pour se distinguer, s'appelaient liberi. Du reste, ces derniers n'avaient aucune autre distinction: dominum ac servum nullis educationis deliciis dignoscas. Ce que Tacite dit des Germains peut s'entendre de tous les premiers peuples barbares; et nous savons que chez les anciens Romains le père de famille avait droit de vie et de mort sur ses fils, et la propriété absolue de tout ce qu'ils pouvaient acquérir, au point que jusqu'aux Empereurs les fils et les esclaves ne différaient en rien sous le rapport du pécule. Ce mot liberi signifia aussi d'abord nobles: les arts libéraux sont les arts nobles; liberalis répond à l'italien gentile. Chez les Latins les maisons nobles s'appelaient gentes; ces premières gentes se composaient des seuls nobles, et les seuls nobles furent libres dans les premières cités.