Les principes qui peuvent faire cesser cet étonnement, et nous expliquer l'héroïsme des anciens peuples, sont nécessairement les suivans: I. En conséquence de l'éducation sauvage des géans dont nous avons parlé, l'éducation des enfans doit conserver chez les peuples héroïques cette sévérité, cette barbarie originaire; les Grecs et les Romains pouvaient tuer leurs enfans nouveau nés; les Lacédémoniens battaient de verges leurs enfans dans le temple de Diane, et souvent jusqu'à la mort. Au contraire, c'est la sensibilité paternelle des modernes, qui leur donne en toute chose cette délicatesse étrangère à l'antiquité.—II. Les épouses doivent s'acheter, chez de tels peuples, avec les dots héroïques, usage que les prêtres romains conservèrent dans la solennité de leurs mariages, qu'ils contractaient coemptione et farre. Tacite en dit autant des anciens Germains, auxquels cette coutume était probablement commune avec tous les peuples barbares. Chez eux, les femmes sont considérées par leurs maris comme nécessaires pour leur donner des enfans, mais du reste traitées comme esclaves. Telles sont les mœurs du nouveau monde et d'une grande partie de l'ancien. Au contraire, lorsque la femme apporte une dot, elle achète la liberté du mari, et obtient de lui un aveu public qu'il est incapable de supporter les charges du mariage. C'est peut-être l'origine des privilèges importans dont les Empereurs romains favorisent les dots.—III. Les fils acquièrent, les femmes épargnent pour leurs pères et leurs maris; c'est le contraire de ce qui se fait chez les modernes.—IV. Les jeux et les plaisirs sont fatigans, comme la lutte, la course. Homère dit toujours Achille aux pieds légers. Ils sont en outre dangereux: ce sont des joûtes, des chasses, exercices capables de fortifier l'âme et le corps, et d'habituer à mépriser, à prodiguer la vie.—V. Ignorance complète du luxe, des commodités sociales, des doux loisirs.—VI. Les guerres sont toutes religieuses, et par conséquent atroces.—VII. De telles guerres entraînent dans toute leur dureté les servitudes héroïques; les vaincus sont regardés comme des hommes sans dieux, et perdent non-seulement la liberté civile, mais la liberté naturelle.—D'après toutes ces considérations, les républiques doivent être alors des aristocraties naturelles,, c'est-à-dire composées d'hommes qui soient naturellement les plus courageux; le gouvernement doit être de nature à réserver tous les honneurs civils à un petit nombre de nobles, de pères de famille, qui fassent consister le bien public dans la conservation de ce pouvoir absolu qu'ils avaient originairement sur leurs familles, et qu'ils ont maintenant dans l'état, de sorte qu'ils entendent le mot patrie dans le sens étymologique qu'on peut lui donner, l'intérêt des pères (patria, sous-entendu res).
Tel fut donc l'héroïsme des premiers peuples, telle la nature morale des héros, tels leurs usages, leurs gouvernemens et leurs lois. Cet héroïsme ne peut désormais se représenter, pour des causes toutes contraires à celles que nous avons énumérées, et qui ont produit deux sortes de gouvernemens humains, les républiques populaires et les monarchies. Le héros digne de ce nom, caractère bien différent de celui des temps héroïques, est appelé par les souhaits des peuples affligés; les philosophes en raisonnent, les poètes l'imaginent, mais la nature des sociétés ne permet pas d'espérer un tel bienfait du ciel.
Tout ce que nous avons dit jusqu'ici sur l'héroïsme des premiers peuples, reçoit un nouveau jour des axiomes relatifs à l'héroïsme romain, que l'on trouvera analogue à l'héroïsme des Athéniens encore gouvernés par le sénat aristocratique de l'aréopage, et à l'héroïsme de Sparte, république d'héraclides, c'est-à-dire de héros, ou nobles, comme on l'a démontré.
CHAPITRE VII.
DE LA PHYSIQUE POÉTIQUE.
Après avoir observé quelle fut la sagesse des premiers hommes dans la logique, la morale, l'économie et la politique, passons au second rameau de l'arbre métaphysique, c'est-à-dire à la physique, et de là à la cosmographie, par laquelle nous parvenons à l'astronomie, pour traiter ensuite de la chronologie et de la géographie, qui en dérivent.
§. I. De la physiologie poétique.
Les poètes théologiens, dans leur physique grossière, considérèrent dans l'homme deux idées métaphysiques, être, subsister. Sans doute ceux du Latium conçurent bien grossièrement l'être, puisqu'ils le confondirent avec l'action de manger. Tel fut probablement le premier sens du mot sum, qui depuis eut les deux significations. Aujourd'hui même nous entendons nos paysans dire d'un malade, il mange encore, pour il vit encore. Rien de plus abstrait que l'idée d'existence. Ils conçurent aussi l'idée de subsister c'est-à-dire être debout, être sur ses pieds. C'est dans ce sens que les destins d'Achille étaient attaches à ses talons.
Les premiers hommes réduisaient toute la machine du corps humain aux solides et aux liquides. Les SOLIDES eux-mêmes, ils les réduisaient aux chairs, viscera [vesci voulait dire se nourrir, parce que les alimens que l'on assimile font de la chair]; aux os et articulations, artus [observons que artus vient du mot ars, qui chez les anciens Latins signifiait la force du corps; d'où artitus, robuste; ensuite on donna ce nom d'ars à tout système de préceptes propres à former quelques facultés de l'âme]; aux nerfs, qu'ils prirent pour les forces, lorsque, usant encore du langage muet, ils parlaient avec des signes matériels [ce n'est pas sans raison qu'ils prirent nerfs dans ce sens, puisque les nerfs tendent les muscles, dont la tension fait la force de l'homme]; enfin à la moelle, c'est dans la moelle qu'ils placèrent non moins sagement l'essence de la vie [l'amant appelait sa maîtresse medulla, et medullitùs voulait dire de tout cœur; lorsque l'on veut désigner l'excès de l'amour, on dit qu'il brûle la moelle des os, urit medullas]. Pour les LIQUIDES, ils les réduisaient à une seule espèce, à celle du sang; ils appelaient sang la liqueur spermatique, comme le prouve la périphrase sanguine cretus, pour engendré; et c'était encore une expression juste, puisque cette liqueur semble formée du plus pur de notre sang. Avec la même justesse, ils appelèrent le sang le suc des fibres, dont se compose la chair. C'est de là que les Latins conservèrent succi plenus, pour dire charnu, plein d'un sang abondant et pur.
Quant à l'autre partie de l'homme, qui est l'âme, les poètes théologiens la placèrent dans l'air, chez les Latins anima; l'air fut pour eux le véhicule de la vie, d'où les Latins conservèrent la phrase animâ vivimus, et en poésie, ferri ad vitales auras, pour naître; ducere vitales auras, pour vivre; vitam referre in auras, pour mourir; et en prose animam ducere, vivre; animam trahere, être à l'agonie; animam efflare, emittere, expirer; ensuite les physiciens placèrent aussi dans l'air l'âme du monde. C'est encore une expression juste que animus pour la partie douée du sentiment: les Latins disent animo sentimus. Ils considérèrent animus comme mâle, anima comme femelle, parce que animus agit sur anima; le premier est l'igneus vigor dont parle Virgile; de sorte qu'animus aurait son sujet dans les nerfs, anima dans le sang et dans les veines. L'æther serait le véhicule d'animus, l'air celui d'anima; le premier circulant avec toute la rapidité des esprits animaux, la seconde plus lentement avec les esprits vitaux. Anima serait l'agent du mouvement; animus l'agent et le principe des actes de la volonté. Les poètes théologiens ont senti, par une sorte d'instinct, cette dernière vérité; et dans les poèmes d'Homère ils ont appelé l'âme (animus), une force sacrée, une puissance mystérieuse, un dieu inconnu. En général, lorsque les Grecs et les Latins rapportaient quelqu'une de leurs paroles, de leurs actions à un principe supérieur, ils disaient un dieu l'a voulu ainsi. Ce principe fut appelé par les Latins mens animi. Ainsi, dans leur grossièreté, ils pénétrèrent cette vérité sublime que la théologie naturelle a établie par des raisonnemens invincibles contre la doctrine d'Épicure, les idées nous viennent de Dieu.