La première de ces difficultés eût dû suffire pour exciter les recherches des Scaliger, des Patrizio, des Castelvetro, et pour engager tous les maîtres de l'art poétique à chercher la raison de cette différence.... Cette raison ne peut se trouver que dans l'origine de la poésie (v. le livre précédent), et conséquemment dans la découverte des caractères poétiques, qui font toute l'essence de la poésie.

1. L'ancienne comédie prenait des sujets véritables pour les mettre sur la scène, tels qu'ils étaient; ainsi ce misérable Aristophane joua Socrate sur le théâtre, et prépara la ruine du plus vertueux des Grecs. La nouvelle comédie peignit les mœurs des âges civilisés, dont les philosophes de l'école de Socrate avaient déjà fait l'objet de leurs méditations; éclairés par les maximes dans lesquelles cette philosophie avait résumé toute la morale, Ménandre et les autres comiques grecs purent se former des caractères idéaux, propres à frapper l'attention du vulgaire, si docile aux exemples, tandis qu'il est si incapable de profiter des maximes.

2. La tragédie, bien différente dans son objet, met sur la scène les haines, les fureurs, les ressentimens, les vengeances héroïques, toutes passions des natures sublimes. Les sentimens, le langage, les actions qui leur sont appropriés, ont, par leur violence et leur atrocité même, quelque chose de merveilleux, et toutes ces choses sont au plus haut degré conformes entre elles, et uniformes dans leurs sujets. Or, ces tableaux passionnés ne furent jamais faits avec plus d'avantage que par les Grecs des temps héroïques, à la fin desquels vint Homère..... Aristote dit avec raison dans sa Poétique, qu'Homère est un poète unique pour les fictions. C'est que les caractères poétiques dont Horace admire dans ses ouvrages l'incomparable vérité, se rapportèrent à ces genres créés par l'imagination (generi fantastici), dont nous avons parlé dans la métaphysique poétique. À chacun de ces caractères les peuples grecs attachèrent toutes les idées particulières qu'on pouvait y rapporter, en considérant chaque caractère comme un genre. Au caractère d'Achille, dont la peinture est le principal sujet de l'Iliade, ils rapportèrent toutes les qualités propres à la vertu héroïque, les sentimens, les mœurs qui résultent de ces qualités, l'irritabilité, la colère implacable, la violence qui s'arroge tout par les armes (Horace). Dans le caractère d'Ulysse, principal sujet de l'Odyssée, ils firent entrer tous les traits distinctifs de la sagesse héroïque, la prudence, la patience, la dissimulation, la duplicité, la fourberie, cette attention à sauver l'exactitude du langage, sans égard à la réalité des actions, qui fait que ceux qui écoutent, se trompent eux-mêmes. Ils attribuèrent à ces deux caractères les actions particulières dont la célébrité pouvait assez frapper l'attention d'un peuple encore stupide, pour qu'il les rangeât dans l'un ou dans l'autre genre. Ces deux caractères, ouvrages d'une nation tout entière, devaient nécessairement présenter dans leur conception une heureuse uniformité; c'est dans cette uniformité, d'accord avec le sens commun d'une nation entière, que consiste toute la convenance, toute la grâce d'une fable. Créés par de si puissantes imaginations, ces caractères ne pouvaient être que sublimes. De là deux lois éternelles en poésie: d'après la première, le sublime poétique doit toujours avoir quelque chose de populaire; en vertu de la seconde, les peuples qui se firent d'abord eux-mêmes les caractères héroïques, ne peuvent observer leurs contemporains civilisés [et par conséquent si différens], sans leur transporter les idées qu'ils empruntent à ces caractères si renommés.

CHAPITRE V.
OBSERVATIONS PHILOSOPHIQUES DEVANT SERVIR À LA DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE.

1. Rappelons d'abord cet axiome: Les hommes sont portés naturellement à consacrer le souvenir des lois et institutions qui font la base des sociétés auxquelles ils appartiennent.—2. L'histoire naquit d'abord, ensuite la poésie. En effet, l'histoire est la simple énonciation du vrai, dont la poésie est une imitation exagérée. Castelvetro a aperçu cette vérité, mais cet ingénieux écrivain n'a pas su en profiter pour trouver la véritable origine de la poésie; c'est qu'il fallait combiner ce principe avec le suivant:—3. Les poètes ayant certainement précédé les historiens vulgaires, la première histoire dut être la poétique.—4. Les fables furent à leur origine des récits véritables et d'un caractère sérieux, et (μυθος fable, a été définie par vera narratio). Les fables naquirent, pour la plupart, bizarres, et devinrent successivement moins appropriées à leurs sujets primitifs, altérées, invraisemblables, obscures, d'un effet choquant et surprenant, enfin incroyables; voilà les sept sources de la difficulté des fables.—5. Nous avons vu dans le second livre comment Homère reçut les fables déjà altérées et corrompues.—6. Les caractères poétiques, qui sont l'essence des fables, naquirent d'une impuissance naturelle des premiers hommes, incapables d'abstraire du sujet ses formes et ses propriétés; en conséquence, nous trouvons dans ces caractères une manière de penser commandée par la nature aux nations entières, à l'époque de leur plus profonde barbarie.—C'est le propre des barbares d'agrandir et d'étendre toujours les idées particulières. Les esprits bornés, dit Aristote dans sa Morale, font une maxime, une règle générale, de chaque idée particulière. La raison doit en être que l'esprit humain, infini de sa nature, étant resserré dans la grossièreté de ses sens, ne peut exercer ses facultés presque divines qu'en étendant les idées particulières par l'imagination. C'est pour cela peut-être que dans les poètes grecs et latins les images des dieux et des héros apparaissent toujours plus grandes que celles des hommes, et qu'aux siècles barbares du moyen âge, nous voyons dans les tableaux les figures du Père, de Jésus-Christ et de la Vierge, d'une grandeur colossale.—7. La réflexion, détournée de son usage naturel, est mère du mensonge et de la fiction. Les barbares en sont dépourvus; aussi les premiers poètes héroïques des Latins chantèrent des histoires véritables, c'est-à-dire les guerres de Rome. Quand la barbarie de l'antiquité reparut au moyen âge, les poètes latins de cette époque, les Gunterius, les Guillaume de Pouille, ne chantèrent que des faits réels. Les romanciers du même temps s'imaginaient écrire des histoires véritables, et le Boiardo, l'Arioste, nés dans un siècle éclairé par la philosophie, tirèrent les sujets de leur poème de la chronique de l'archevêque Turpin. C'est par l'effet de ce défaut de réflexion, qui rend les barbares incapables de feindre, que Dante, tout profond qu'il était dans la sagesse philosophique, a représenté dans sa Divine Comédie, des personnages réels et des faits historiques. Il a donné à son poème le titre de comédie, dans le sens de l'ancienne comédie des Grecs, qui prenait pour sujet des personnages réels. Dante ressembla sous ce rapport à l'Homère de l'Iliade, que Longin trouve toute dramatique, toute en actions, tandis que l'Odyssée est toute en récits. Pétrarque, avec toute sa science, a pourtant chanté dans un poème latin la seconde guerre punique; et dans ses poésies italiennes, les Triomphes, où il prend le ton héroïque, ne sont autre chose qu'un recueil d'histoires.—Une preuve frappante que les premières fables furent des histoires, c'est que la satire attaquait non-seulement des personnes réelles, mais les personnes les plus connues; que la tragédie prenait pour sujets des personnages de l'histoire poétique; que l'ancienne comédie jouait sur la scène des hommes célèbres encore vivans. Enfin la nouvelle comédie, née à l'époque où les Grecs étaient le plus capables de réflexion, créa des personnages tout d'invention; de même, dans l'Italie moderne, la nouvelle comédie ne reparut qu'au commencement de ce quinzième siècle, déjà si éclairé. Jamais les Grecs et les Latins ne prirent un personnage imaginaire pour sujet principal d'une tragédie. Le public moderne, d'accord en cela avec l'ancien, veut que les opéras dont les sujets sont tragiques, soient historiques pour le fond; et s'il supporte les sujets d'invention dans la comédie, c'est que ce sont des aventures particulières qu'il est tout simple qu'on ignore, et que pour cette raison l'on croit véritables.—8. D'après cette explication des caractères poétiques, les allégories poétiques qui y sont rattachées, ne doivent avoir qu'un sens relatif à l'histoire des premiers temps de la Grèce.—9. De telles histoires durent se conserver naturellement dans la mémoire des peuples, en vertu du premier principe observé au commencement de ce chapitre. Ces premiers hommes, qu'on peut considérer comme représentant l'enfance de l'humanité, durent posséder à un degré merveilleux la faculté de la mémoire, et sans doute il en fut ainsi par une volonté expresse de la Providence; car, au temps d'Homère, et quelque temps encore après lui, l'écriture vulgaire n'avait pas encore été trouvée (Josephe contre Appion). Dans ce travail de l'esprit, les peuples, qui à cette époque étaient pour ainsi dire tout corps sans réflexion, furent tout sentiment pour sentir les particularités, toute imagination pour les saisir et les agrandir, toute invention pour les rapporter aux genres que l'imagination avait créés (generi fantastici), enfin toute mémoire pour les retenir. Ces facultés appartiennent sans doute à l'esprit, mais tirent du corps leur origine et leur vigueur. Chez les Latins, mémoire est synonyme d'imagination (memorabile, imaginable, dans Térence); ils disent comminisci pour feindre, imaginer; commentum pour une fiction, et en italien fantasia se prend de même pour ingegno. La mémoire rappelle les objets, l'imagination en imite et en altère la forme réelle, le génie ou faculté d'inventer leur donne un tour nouveau, et en forme des assemblages, des compositions nouvelles. Aussi les poètes théologiens ont-ils appelé la mémoire la mère des Muses.—10. Les poètes furent donc sans doute les premiers historiens des nations. Ceux qui ont cherché l'origine de la poésie, depuis Aristote et Platon, auraient pu remarquer sans peine que toutes les histoires des nations païennes ont des commencemens fabuleux.—11. Il est impossible d'être à-la-fois et au même degré poète et métaphysicien sublimes. C'est ce que prouve tout examen de la nature de la poésie. La métaphysique détache l'âme des sens; la faculté poétique l'y plonge pour ainsi dire et l'y ensevelit; la métaphysique s'élève aux généralités, la faculté poétique descend aux particularités.—12. En poésie, l'art est inutile sans la nature: la poétique, la critique, peuvent faire des esprits cultivés, mais non pas leur donner de la grandeur; la délicatesse est un talent pour les petites choses, et la grandeur d'esprit les dédaigne naturellement. Le torrent impétueux peut-il rouler une eau limpide? ne faut-il pas qu'il entraîne dans son cours des arbres et des rochers? Excusons donc les choses basses et grossières qui se trouvent dans Homère.—13. Malgré ces défauts, Homère n'en est pas moins le père, le prince de tous les poètes sublimes. Aristote trouve qu'il est impossible d'égaler les mensonges poétiques d'Homère; Horace dit que ses caractères sont inimitables; deux éloges qui ont le même sens.—Il semble s'élever jusqu'au ciel par le sublime de la pensée; nous avons expliqué déjà ce mérite d'Homère, LIVRE II, page 225.

Joignez à ces réflexions celles que nous avons faites un peu plus haut (pages 252-257), et qui prouvent à-la-fois combien il est poète, et combien peu il est philosophe.—14. Les inconvenances, les bizarreries qu'on pourrait lui reprocher, furent l'effet naturel de l'impuissance, de la pauvreté de la langue qui se formait alors. Le langage se composait encore d'images, de comparaisons, faute de genres et d'espèces qui pussent définir les choses avec propriété; ce langage était le produit naturel d'une nécessité, commune à des nations entières.—C'était encore une nécessité que les premières nations parlassent en vers héroïques (LIVRE II, page 158).—15. De telles fables, de telles pensées et de telles mœurs, un tel langage et de tels vers s'appelèrent également héroïques, furent communs à des peuples entiers, et par conséquent aux individus dont se composaient ces peuples.

CHAPITRE VI.
OBSERVATIONS PHILOLOGIQUES, QUI SERVIRONT À LA DÉCOUVERTE DE VÉRITABLE HOMÈRE.

1. Nous avons déjà dit plus haut que toutes les anciennes histoires profanes commencent par des fables; que les peuples barbares, sans communication avec le reste du monde, comme les anciens Germains et les Américains, conservaient en vers l'histoire de leurs premiers temps; que l'histoire romaine particulièrement fut d'abord écrite par des poètes, et qu'au moyen âge celle de l'Italie le fut aussi par des poètes latins.—2. Manéthon, grand pontife d'Égypte, avait donné à l'histoire des premiers âges de sa nation, écrite en hiéroglyphes, l'interprétation d'une sublime théologie naturelle; les philosophes grecs donnèrent une explication philosophique aux fables qui contenaient l'histoire des âges les plus anciens de la Grèce. Nous avons, dans le livre précédent, tenu une marche tout-à-fait contraire: nous avons ôté aux fables leurs sens mystique ou philosophique pour leur rendre leur véritable sens historique.—3. Dans l'Odyssée, on veut louer quelqu'un d'avoir bien raconté une histoire, et l'on dit qu'il l'a racontée comme un chanteur ou un musicien. Ces chanteurs n'étaient sans doute autres que les rapsodes, ces hommes du peuple qui savaient chacun par cœur quelque morceau d'Homère, et conservaient ainsi dans leur mémoire ses poèmes, qui n'étaient point encore écrits. (Voy. Josephe contre Appion.) Ils allaient isolément de ville en ville en chantant les vers d'Homère dans les fêtes et dans les foires.—4. D'après l'étymologie, les rapsodes (de ραπτειν, coudre, ωδας, des chants), ne faisaient que coudre, arranger les chants qu'ils avaient recueillis, sans doute dans le peuple même. Le mot Homère présente dans son étymologie un sens analogue, ομου, ensemble, ειρειν, lier. ομηρος signifie répondant, parce que le répondant lie ensemble le créancier et le débiteur. Cette étymologie, appliquée à l'Homère que l'on a conçu jusqu'ici, est aussi éloignée et aussi forcée qu'elle est convenable et facile relativement à notre Homère, qui liait, composait, c'est-à-dire mettait ensemble les fables.—5. Les Pisistratides divisèrent et disposèrent les poèmes d'Homère en Iliade et en Odyssée. Ceci doit nous faire entendre que ces poèmes n'étaient auparavant qu'un amas confus de traditions poétiques. On peut remarquer d'ailleurs combien diffère le style des deux poèmes.—Les mêmes Pisistratides ordonnèrent qu'à l'avenir ces poèmes seraient chantés par les rapsodes dans la fête des Panathénées (Cicéron, De naturâ deorum. Elien).—6. Mais les Pisistratides furent chassés d'Athènes peu de temps avant que les Tarquins le fussent de Rome, de sorte qu'en plaçant Homère au temps de Numa, comme nous l'avons fait, les rapsodes conservèrent long-temps encore ses poèmes dans leur mémoire. Cette tradition ôte tout crédit à la précédente, d'après laquelle les poèmes d'Homère auraient été corrigés, divisés et mis en ordre du temps des Pisistratides. Tout cela eût supposé l'écriture vulgaire, et si cette écriture eût existé dès cette époque, on n'aurait plus eu besoin de rapsodes pour retenir et pour chanter des morceaux de ces poèmes.[75]