Cette seconde immigration des Francs dans la Gaule, qui eut pour conséquence la germanisation définitive de la Belgique septentrionale, a passé, comme la première, à peu près inaperçue des contemporains, parce qu'ils ne pouvaient pas en apprécier la portée lointaine. Qui leur eût dit que c'était le premier acte d'une prise de possession irrévocable du territoire romain par les héritiers de l'Empire? Sans doute ils éprouvèrent une certaine humiliation à voir la frontière violée impunément par des tribus rebelles; mais l'Empire lui-même, depuis plusieurs générations, n'avait-il pas multiplié les colonies barbares sur son sol? C'étaient, il est vrai, des vaincus qu'il y avait installés; mais si les nouveaux venus acceptèrent, comme on peut le croire, l'obligation de se soumettre au service militaire, on n'aura pas vu une différence essentielle entre l'indépendance des uns et le vasselage des autres. D'ailleurs, les terres dont les Francs venaient de s'emparer étaient précisément celles dont Rome n'avait rien su faire, et qui, composées de landes stériles vers l'est, vers l'ouest de forêts marécageuses, étaient restées depuis quatre siècles barbares et inhabitées. Aucune portion du sol effectivement occupé par la civilisation romaine ne leur fut abandonnée. Ils ne pénétrèrent dans aucune cité, dans aucune ville forte. Tongres et Tournai restèrent au pouvoir de l'Empire, avec les grandes chaussées stratégiques qui maintenaient les communications entre Cologne et la Gaule. Plus d'un optimiste de l'époque aura pu se dire, en renouvelant un mot de Gallien, que les sables de la Campine n'étaient pas indispensables au bonheur de l'Empire.
Nous avons maintenant à exposer d'où venaient les peuplades franques qui s'établirent ainsi en Belgique. Toutes les deux, celles de la Ménapie comme celles du pays des Toxandres, sortaient de l'île des Bataves, qui était depuis longtemps devenue le vestibule de l'Empire pour toutes les tribus de la famille franque. Attirées par la richesse du sol provincial, ou poussées par les peuples cantonnés en arrière d'elles, elles passaient en Batavie, y absorbaient plus ou moins ce qu'elles trouvaient de population indigène, puis, après cette halte, se remettaient en marche et pénétraient en pays romain. Le souvenir de ces migrations nous a été conservé d'une manière un peu vague, mais exacte cependant, par un historien du cinquième siècle; selon lui, c'est pour échapper à la pression de leurs voisins les Saxons que les Francs se sont établis en Batavie[151]. Une de leurs peuplades, celle des Saliens, a pendant quelque temps conservé son nom sur la rive gauche. Il se retrouve, en effet, au milieu du quatrième siècle, sous la plume des historiens contemporains[152], puis encore un peu plus tard dans l'Almanach de l'Empire[153]. Après cela il disparaît, ou du moins, les rares fois qu'il en est fait mention, il n'a plus, comme celui des Sicambres, qu'une valeur purement poétique[154]. Il n'est pas prouvé qu'il faille l'identifier avec l'adjectif salique, qui semble désigner plutôt la qualité du propriétaire libre. La loi salique, c'est, selon toute apparence, la loi des hommes de condition salique, et non celle des hommes de race salienne.
[151] Zosime, III, 3.
[152] Julien, Opera, éd. de Paris, 1630, p. 514; Ammien Marcellin, XVII, 8; Zosime, III, 6.
[153] La Notitia dignitatum imperii mentionne une cohorte de Saliens dans l'armée du magister peditum d'Occident, une de Salii seniores dans celle du maître de la cavalerie des Gaules, une de Salii juniores Gallicani en Espagne.
[154] Ainsi dans Claudien, De laudibus Stilichonis, I, 211, et dans Sidoine Apollinaire, Carmina, VII, 237.
Les Saliens ne sont donc, en réalité, qu'une fraction du groupe occidental des Francs, qui comprenait encore des Bataves, des Gugernes, des Chamaves et des Tongres. Dès le cinquième siècle, tous ces noms étaient oubliés, et le peuple sorti de leur fusion s'appelait, comme sur la rive droite, le peuple des Francs. Les historiens ont pris l'habitude de comprendre sous la désignation de Saliens les peuples francs autres que les Ripuaires[155]. C'est une erreur. Le peuple sur lequel régna la dynastie mérovingienne ne s'est connu lui-même que sous le nom de Francs, qui désignait également les Ripuaires. L'opposition entre ceux-ci et les Saliens est une conception assez tardive, ignorée encore des Francs de Clodion et de ceux de Clovis[156].
[155] Le nom des Ripuaires apparaît pour la première fois dans Jordanes, c. 36, qui distingue entre Riparii et Franci, avec la même inexactitude que, par exemple, Sidoine Apollinaire, Carm., VII, 236 et 237, oppose Salius à Francus.
[156] Depuis que ces lignes sont écrites, ma thèse a été reprise et développée par M. O. Dippe, Der Prolog der Lex Salica (dans Historische Vierteljahrschrift, 1899, pp. 178 et 186-188).
Ainsi, deux colonies franques, l'une vers 287, l'autre en 341, ont osé, selon le mot d'un historien, s'établir sur la rive romaine sans l'aveu des empereurs, et s'y sont ensuite maintenues avec leur permission. L'une s'est cantonnée sur le bas Escaut et s'est répandue dans les deux Flandres; l'autre a pris pied dans le Brabant septentrional et dans la Campine actuelle. Fondues ensemble à un moment qui doit coïncider avec l'invasion de 341, elles ont constitué le noyau du peuple de Clodion. Le berceau de la monarchie française est dans les plaines des Pays-Bas.