Les vainqueurs ne perdirent pas de temps, et surent tirer parti de leur victoire. Sous la conduite de Childéric,—du moins les annales ne nomment que lui,—Romains et Francs poursuivirent les Saxons l'épée dans les reins, en massacrèrent un grand nombre, et leur donnèrent la chasse jusque dans leurs îles[336]. Cette difficile conquête affranchissait la navigation romaine sur la Loire, et mettait les Romains de la Gaule en possession exclusive d'une ligne de défense de premier ordre. Le roi franc avait eu seul la gloire d'un si grand résultat. Continuateur d'Aétius, d'Ægidius et de Paul, il était légitime qu'il finît quelque jour par être leur héritier.
[336] Sur ces îles, voir p. 207.
Combien il serait important, pour l'intelligence de l'histoire franque, de pouvoir suivre Childéric pendant les années qui vont de ses combats sur la Loire jusqu'à sa mort! C'est là qu'on surprendrait le secret des origines de la royauté gauloise de Clovis. Malheureusement l'annaliste d'Angers perd de vue Childéric à partir de 467: son horizon s'arrête aux murs de sa ville, et quand les héros l'ont quittée, ils disparaissent de son regard. Tout au plus peut-il encore nous apprendre que, réconcilié avec Odoacre et ses Saxons, il alla, de concert avec eux, subjuguer les Alamans qui venaient de piller l'Italie[337].
[337] Grégoire de Tours, II, 19.
Ce dernier renseignement est trop vague pour que l'histoire en puisse tirer quelque chose. Faut-il croire que les deux rois barbares passèrent les Alpes pour aller combattre leurs compatriotes germaniques, et qu'ils tombèrent sur eux au moment où ceux-ci revenaient de leur expédition? Ou bien la guerre eut-elle lieu aux confins de la première Belgique, où les barbares avaient déjà pris plusieurs villes, et où ils devenaient des ennemis redoutables pour le reste de la Gaule? Nous sommes réduits à n'en rien savoir[338].
[338] Wietersheim, Geschichte der Voelkerwanderung, II, p. 15, pense qu'il faut corriger Alamanorum en Alanorum dans le texte de Grégoire de Tours, et qu'il s'agit d'une invasion d'Alains en Italie à la date de 464 (Cf. Marcellin, Cassiodore, Jordanes, c. 45). Il est certain que la confusion des deux noms Alamanni et Alani est un fait ordinaire dans l'historiographie de l'époque.
Tout fait supposer cependant qu'après la mort d'Ægidius et de Paul, Childéric, entouré de l'éclat de la victoire et disposant d'une armée éprouvée, garda assez longtemps dans la Gaule romaine une situation prépondérante. Y exerça-t-il les importantes fonctions de maître des milices[339], qui mettaient dans la main de leur titulaire toute la force publique, ou tenait-il simplement de son épée une autorité de fait, reconnue à l'égal d'une mission officielle? Il n'est pas facile de le dire. Mais, si le doute est possible quant à la modalité de son pouvoir, on ne peut pas en contester l'existence. Non seulement les vraisemblances historiques la supposent, mais les témoignages de l'historiographie civile et religieuse l'affirment. Nous voyons le roi Euric traiter avec ce barbare du Wahal comme avec le vrai monarque de la Gaule septentrionale[340], et un hagiographe, confirmant ces données d'un contemporain, nous le montre commandant en souverain dans la ville de Paris[341].
[339] Comme le croient Dubos, II, p. 494, et après lui Pétigny, II, pp. 239 et suiv., s'appuyant principalement sur le texte corrompu de la première lettre de saint Remi à Clovis, où il est écrit: Rumor ad nos pervenit administrationem vos secundum rei bellicæ suscepisse. Mais le texte rectifié de cette lettre (voir l'Appendice) enlève toute base à cette supposition, qui avait d'ailleurs été réfutée déjà par Montesquieu, Esprit des lois, l. XXX, ch. XXIV.
[340] Sidoine Apollinaire, écrivant à Léon de Narbonne, dit: Sepone pauxillulum conclamatissimas declamationes, quas oris regii vice conficis, quibus ipse rex inclitus modo corda terrificat gentium transmarinarum, modo de superiore cum barbaris ad Vachalin trementibus fœdus victor innodat, modo per promotæ limitem sortis ut populos sub armis, sic frenat arma sub legibus. Epist., VIII, 3.
[341] Vita sanctæ, Genovefæ, VI, 25 (Kohler).