[369] Voyez la Vie de saint Eloi dans Ghesquière, Acta sanctorum Belgii, III, p. 229.

[370] Vita sancti Arnulfi martyris, dans dom Bouquet, III, p. 383. Sur cette localité, lire la notice de Melleville, Dictionnaire historique de l'Aisne, t. I, p. 328.

[371] Pécheur, Annales du diocèse de Soissons, t. I, p. 115.

Le conquérant ne s'attarda pas, d'ailleurs, dans les jouissances du repos, et il continua le cours de ses succès aussitôt après la prise de Soissons. Il ne paraît pas qu'il ait rencontré beaucoup de résistance dans le reste du pays. Syagrius vaincu, il n'y avait plus de force capable de lui tenir tête. Les villes gauloises qui n'avaient pas reconnu l'autorité du fils d'Ægidius ne pouvaient guère, même si elles l'avaient voulu, fermer leurs portes à son vainqueur: dans cette lutte inégale, elles étaient condamnées à succomber. Au surplus, comme nous l'avons déjà dit, l'autorité des évêques y était grande, et l'on a pu deviner, par l'attitude de saint Remi vis-à-vis des Francs, les dispositions de tous ses frères dans l'épiscopat. Tout permet de croire qu'en général les évêques de la seconde Belgique, à l'exemple de leur métropolitain, reconnurent dans Clovis le légitime souverain de cette province abandonnée. Ils pouvaient beaucoup pour faciliter sa prise de possession et pour diminuer les souffrances qui étaient, en ce temps, le résultat ordinaire d'un changement de domination. D'un côté, ils empêchèrent les résistances inutiles, qui n'auraient servi qu'à exaspérer le vainqueur; de l'autre, ils déterminèrent ce dernier à se présenter aux populations plutôt comme un ami que comme un conquérant. Cette intervention de l'épiscopat, qui n'est pas explicitement attestée par l'histoire, est clairement indiquée par toute la situation qui résulta de la conquête: on peut y remonter comme de l'effet à la cause, et l'induire avec une espèce de certitude des résultats qu'elle seule a pu produire.

Cela ne veut pas dire que l'occupation du pays eut lieu sans aucune violence. Toute expédition militaire, tout déplacement de force armée était, à cette époque, un retour momentané à la barbarie la plus atroce. Les guerriers, à l'heure du combat et du pillage, n'étaient plus dans la main de leurs chefs; il fallait, si je puis ainsi parler, leur lâcher la bride pour rester maître d'eux. Longtemps après la conquête, les armées franques gardèrent ce caractère primitif: elles ne pouvaient pas traverser leur propre pays sans le piller cruellement, et ne faisaient aucune différence entre les provinces qu'elles devaient défendre et celles qu'elles allaient attaquer[372].

[372] Grégoire de Tours, IV, 47-50; id., VIII, 30; Vita sancti Galti, dans M. G. H. Scriptores, II, p. 18; Vita sancti Medardi, c. 21, dans M. G. H. Auctor. Antiquiss. t. IV, II, p. 70; Procope, De bello gothico, II, 25; Marculf, Formul., I, 33.

On peut donc juger de quelle manière devait se comporter l'armée de Clovis, lorsqu'elle traversait en triomphe les contrées qui s'humiliaient devant le roi son maître. Pour elle, les distinctions que l'adroite diplomatie des évêques et des rois faisait entre pays conquis et pays rallié n'existaient pas: dans son outrecuidance barbare, elle se déchaînait avec une espèce d'ivresse contre tout ce qui ne pouvait pas résister, chaque fois qu'elle ne se heurtait pas à une défense expresse ou à une intervention personnelle de son roi. Et celui-ci ne pouvait intervenir à tout propos, au risque d'user bien vite un pouvoir qui reposait surtout sur sa popularité. Il devait fermer les yeux sur beaucoup d'excès, s'il voulait être en état d'empêcher les plus criants.

Si l'on tient compte de ce qui vient d'être dit, on ne sera nullement étonné de l'épisode que nous allons raconter: il apparaîtra plutôt comme l'indice caractéristique de la situation complexe qui fut celle de la Gaule romaine à cette date. Dans une des églises qu'ils avaient pillées, les soldats francs avaient emporté tous les ornements sacerdotaux et tous les vases sacrés. Parmi ceux-ci se trouvait notamment une grande urne, d'une beauté remarquable, et à laquelle l'évêque du diocèse tenait beaucoup. Il envoya donc prier Clovis de lui faire rendre au moins cet objet d'art. Remarquons, en passant, la signification de cette démarche: c'est celle d'un homme qui croit pouvoir compter sur de la déférence, et qui ne voit pas un ennemi dans le roi des Francs. Clovis, dont l'expédition était terminée pour cette année, et qui était déjà sur le chemin du retour, invita le mandataire de l'évêque à le suivre jusqu'à Soissons, où devait avoir lieu le partage du butin. Cette opération difficile se fit selon le procédé traditionnel chez les barbares: on jetait en un tas tout ce qui avait été pris; une part privilégiée, le cinquième ordinairement, était assignée au roi par le sort; tout le reste était partagé en lots qu'on tâchait de rendre aussi égaux que possible, et qu'on distribuait entre tous les soldats. Les œuvres d'art les plus précieuses n'étaient évaluées qu'au poids du métal: si elles semblaient dépasser la valeur d'une part ordinaire, elles étaient mises en pièces. Ces usages militaires avaient la force que leur donnait une longue tradition, jointe à l'intérêt commun; on comprend avec quelle sollicitude tous y devaient tenir, et le roi, qui en tirait tant d'avantages, avait moins que tout autre le droit d'y déroger au détriment des soldats.

Clovis exposait donc une partie de sa popularité pour faire plaisir à l'évêque lorsqu'il demanda qu'on lui adjugeât le vase hors part. Toutefois, comme ses guerriers l'aimaient et que la demande ne semblait pas de conséquence, tous furent unanimes à déférer à son désir. Mais un mécontent, peut-être un des commissaires préposés au partage par leurs camarades, protesta contre la prétention de Clovis et cassa le vase avec sa hache, en déclarant que le roi n'en aurait tout ou partie que si le sort le mettait dans son lot. Clovis dut dévorer sa colère, car, en somme, le soldat insolent était dans son droit strict, et il défendait celui de tous ses camarades. A coup sûr, l'armée franque eût pris ombrage d'une vengeance qui, tirée sur l'heure, eût semblé une atteinte à la liberté du partage plutôt que la punition d'une injure. Au surplus, le vase ayant été attribué au roi par le vote de l'armée, il en prit les morceaux, qu'il rendit à l'envoyé épiscopal.

L'année suivante, Clovis trouva une occasion de venger, et il le fit cruellement. Passant ses troupes en revue au commencement de la campagne, il rencontra l'homme au vase, et le gourmanda sévèrement sur l'état de ses armes. «Nul, dit-il, n'est aussi mal équipé que toi; ta framée, ton épée, ta hache, rien ne vaut.» Et lui arrachant cette dernière arme des mains, il la jeta à terre. Comme le soldat se baissait pour la ramasser, Clovis lui abattit sa francisque sur la tête en disant: «C'est ce que tu as fait au vase de Soissons.» Personne n'osa bouger dans l'armée, et cet acte de sévérité frappa de terreur tous les soldats[373].