[378] Vita sanctæ Genovefæ, VII, 33 (Kohler): Tempore igitur quo obsidionem Parisius quinos per annos ut aiunt perpessa est a Francis. Quelques manuscrits portent per bis quinos annos; mais un siège de cinq ans est déjà bien difficile à admettre. V. Kohler, pp. 85 et ss.
[379] Vita sanctæ Genovefæ, II, 7 (Kohler).
Pendant que, protégée par les deux bras de son beau fleuve et par sa vieille enceinte romaine, la capitale de la France inaugurait la série des sièges mémorables qu'elle a soutenus, les Francs achevaient la conquête de la Gaule située au nord de la Seine. Du côté de l'est, ils s'étendaient jusqu'à la première Belgique, où Verdun, sur la Meuse, tombait dans leurs mains après une longue résistance. Il est intéressant de constater que l'évêque de cette ville était mourant lorsque les Francs arrivèrent, et cette lutte inutile trouve peut-être son explication dans l'absence de ce négociateur autorisé. Au dire d'un vieil hagiographe, l'armée franque aurait déployé à cette occasion toutes les ressources de la poliorcétique la plus savante. Du haut des murs, les assiégés virent l'investissement de leur ville progresser tous les jours, jusqu'à ce que les lignes de circonvallation furent achevées. Alors le bélier commença à battre les murailles, et une grêle de traits refoula les défenseurs qui se présentaient sur les remparts. Pendant que grandissait le danger, l'évêque expira, et la population démoralisée n'attendit plus son salut que de la clémence du roi barbare.
Mais comment toucher son cœur, maintenant que le protecteur en titre de la cité venait de disparaître? On jeta alors les yeux sur un vieux prêtre du nom d'Euspicius, qui était universellement vénéré pour ses vertus. Euspicius consentit à aller recommander ses concitoyens au barbare victorieux, et le fit avec un plein succès. Clovis lui accorda une capitulation honorable, et, sans doute, la sécurité pour les personnes et pour les biens. La scène de l'entrée pacifique du vainqueur dans la ville prise a fait une vive impression sur le narrateur: en quelques traits pleins de vivacité il nous montre le vieux prêtre qui, tenant Clovis par la main, l'amène au pied des remparts, les portes de la ville qui s'ouvrent à deux battants pour lui livrer passage, un cortège nombreux, clergé en tête, qui vient processionnellement à la rencontre du généreux vainqueur. Deux jours de festins et de réjouissances scellèrent la réconciliation si heureusement ménagée par l'homme de Dieu. Il avait fait office d'évêque pendant la détresse de la ville; il avait été pour elle, comme les évêques le furent si souvent, le vrai defensor civitatis; quoi d'étonnant si le barbare lui-même désira le voir succéder au pontife défunt? Mais Euspicius refusa ce redoutable honneur. La chaire épiscopale n'avait pas d'attrait pour cette âme éprise de la solitude, et les ombrages monastiques de Micy-sur-Loire lui réservaient, grâce à la libéralité de Clovis, la satisfaction d'un vœu bien plus cher à son cœur[380].
[380] Vita sancti Maximini dans dom Bouquet, III, pp. 393 et suivantes. Cf. Bertarius, Gesta episcoporum Vadunensium, c. 4. (MGH. SS. t. IV, p. 41). Cet épisode n'étant pas daté, il est fort difficile de lui assigner une place certaine dans l'histoire de Clovis. Le document même auquel je l'emprunte parle de la defectio et de la perduellio des Verdunois, ce qui ferait croire que la ville avait déjà subi le joug des Francs; mais en même temps il place cet événement dans les toutes premières années du règne de Clovis, à preuve ces paroles: Sed cum auspicia ejus regni multimodis urgerentur incursibus, sicut se habent multorum voluntates, quæ cupidæ sunt mutationum, et rebus novellis antequam convalescant inferre nituntur perniciem vel difficultatem, plurimi tales in regno ejus reperti sunt talium cupidi rerum. Inter ceteros vero cives Viridunensis opidi defectionem atque perduellionem dicuntur meditati. La chronologie n'était pas le fort des écrivains du moyen âge; aussi ont-ils été bien embarrassés de savoir où placer le siège de Verdun. Aimoin le place aussitôt après le baptême de Clovis, en 497, probablement parce que l'attitude du roi après le siège lui semblait trahir un chrétien; il a été suivi par A. de Valois, I, p. 271, qui donne les mêmes raisons. Hugues de Flavigny, qui paraît avoir été frappé par la dernière partie du témoignage du Vita Maximini et n'avoir pas saisi la seconde, a cru devoir rejeter le siège de Verdun après le meurtre de Sigebert de Cologne et de son fils, ce qui en fait comme une protestation contre le crime de Clovis. Cette manière de voir a été adoptée par Dubos, III, p. 375; par dom Bouquet, III, pp. 40 et 355 (dans les notes); par Rettberg, Kirschengeschichte Deutschlands, t. I, p. 265; par Pétigny, II, p. 575; par Loebell, Gregor von Tours, p. 269, note 2, et par M. Longnon, Géographie de la Gaule au VIe siècle, p. 89. Junghans, p. 32, et Clouët, Histoire de Verdun, p. 78, n'osent se prononcer. Je me suis rallié à la date de 486 ou 487: 1º parce que le texte du Vita, dont nous possédons des manuscrits du dixième siècle, est formel, et que son témoignage n'implique ni obscurité ni contradiction; 2º parce qu'en effet, vers 486, nous voyons mourir à Verdun l'évêque Possessor, tandis que ses successeurs, Firminus et Victor, meurent l'un en 502, l'autre en 529, c'est-à-dire à des dates qui ne concordent avec aucune des autres hypothèses formulées: 3º parce que la relation établie entre le siège et le meurtre de Sigebert est chimérique, comme on le verra plus loin.
Le pays situé au nord de la Seine passa donc sous l'autorité de Clovis dans des conditions toutes spéciales. Il ne fut ni conquis selon toute la rigueur du droit de la guerre, ni annexé en vertu d'un traité en règle. Clovis en prit possession comme d'une terre sans maître qui avait besoin d'un protecteur et qui en général le salua volontiers comme tel. L'occupation put se faire sans trop de secousse, grâce à l'active intervention de l'épiscopat, qui, s'interposant entre les uns et les autres, mit la confiance et la modération dans les relations mutuelles, et procura aux indigènes une situation si exceptionnellement favorable, qu'on pourrait demander si ce n'est pas eux qui se sont annexé les Francs. Dans tous les cas, ils ont pris le nom national de ce peuple, qui, à partir des premières conquêtes de Clovis, va désigner tout aussi bien les Gallo-Romains que les barbares[381]. Ce fait capital est en quelque sorte l'emblème de la parfaite égalité politique des deux races sous le sceptre de Clovis. Les indigènes restèrent en possession de leurs biens; il n'y eut aucun de ces partages qui étaient la plaie incurable des autres royaumes barbares. Les Francs qui, en petit nombre, voulurent s'établir dans les nouvelles acquisitions de leur roi, n'eurent pas besoin de dépouiller les habitants: les terres du fisc, les domaines abandonnés étaient innombrables et les provinces considéraient ces nouveaux colons comme des conquêtes qu'elles faisaient elles-mêmes, puisqu'ils y rapportaient du travail et de la vie. On n'est pas parvenu à déterminer au juste la proportion dans laquelle les guerriers de Clovis se sont mêlés aux Romains de la Gaule septentrionale, mais tout atteste qu'ils furent peu nombreux et peu encombrants. Jamais les sources contemporaines n'ont l'occasion de mentionner le moindre conflit résultant de la différence des races. De vainqueurs et de vaincus, il n'en fut pas un instant question: il y eut des Francs de la veille et des Francs du lendemain, et rien de plus. La seule barrière qui les séparât, c'était la différence de religion; mais le baptême de Clovis et de ses fidèles vint bientôt la renverser. Alors de fréquents mariages rapprochèrent et confondirent la famille germanique et la famille romaine: au bout d'une ou deux générations, la fusion était complète, et toute trace d'une différence d'origine avait disparu.
[381] G. Kurth, La France et les Francs dans la langue politique du moyen âge. (Revue des questions historiques, t. 57, 1895.)
II
LA CONQUÊTE DE L'ENTRE-SEINE-ET-LOIRE
L'essor victorieux du conquérant ne se laissa pas arrêter par les flots de la Seine. Après s'être rendu maître des cités qui étaient au nord de ce fleuve, il le passa enfin, et se fit reconnaître comme souverain par toutes celles de l'Entre-Seine-et-Loire. Ce fut une seconde conquête qui, sous certains rapports, se distingua de la première, et qu'on aurait tort de confondre avec elle. Si vagues et si obscurs que soient les souvenirs des chroniqueurs, ils ont gardé la notion de la différence que nous indiquons ici: «En ce temps, dit l'historien du huitième siècle, Clovis, augmentant son royaume, l'étendit jusqu'à la Seine. Plus tard, il se rendit encore maître de tout le pays jusqu'à la Loire[382].»