[413] Je tiens à dire que je ne suis pas le seul de mon avis sur cette question épineuse. Junghans, pp. 119 et 120, récuse la chronologie de Grégoire, croit qu'elle a été arrangée par lui ou par sa source poétique, et suppose que les royaumes saliens auront été annexés peu après la bataille de Soissons. Richter, Annalen des fraenkischen Reichs im Zeitalter der Merovinger, Halle, 1873, p. 44, pense que la conquête des royaumes saliens a dû précéder celle du royaume ripuaire, et qu'on ne peut placer ces événements dans les dernières années de Clovis. Binding, p. 111, place l'annexion des royaumes saliens avant le mariage de Clovis avec Clotilde. Giesebrecht, Deutsche Kaiserzeit, t. I, p. 12, croit même qu'elle est antérieure à la guerre de Syagrius. Loening, Geschichte des Deutschen Kirchenrechts, t. II, p. 9, montre l'impossibilité d'admettre la chronologie de Grégoire, et ne croit pas que Clovis ait attendu vingt ans pour punir la trahison de Chararic. Dahn, Urgeschichte der germanischen und romanischen Voelker, t. III, p. 64, admet que tous les épisodes ne sont pas de la fin du règne de Clovis. Enfin, tout récemment, Levison, Zur Geschichte des Frankenkoenigs Chlodovech (Bonner Jahrbuecher 103, année 1898), reconnaît de son côté le bien fondé des objections faites à la chronologie de Grégoire de Tours.

[414] Sur ces deux faits, voir plus loin au chapitre XII.

La tradition conservée par Grégoire de Tours rapporte qu'outre ces princes, Clovis fit encore périr un grand nombre d'autres rois, qui étaient également ses parents, dans la crainte qu'ils ne lui enlevassent son royaume. Et les historiens ont voulu voir un de ces souverains dans Rignomer, frère de Ragnacaire et de Richaire, qui fut tué au Mans comme on vient de le dire[415]. Mais Grégoire de Tours ne dit nullement que Rignomer fût roi du Mans, et on ne l'a supposé que parce qu'on se faisait une fausse idée de la valeur du titre royal chez les Francs. Ce qui faisait le roi, ce n'était pas le royaume, c'était le sang. On s'appelait roi quand on était fils de roi, et c'était le cas de Rignomer. Il serait contraire à tout ce que nous savons de l'histoire de supposer qu'au cœur de la Gaule celtique soumise par Clovis, un de ses parents eût pu se tailler un royaume[416]. Que Clovis ait fait périr plus d'un de ses parents à l'époque où il avait à affermir son autorité dans son peuple, c'est possible; mais il faudrait pour nous le faire croire une autorité que ne possèdent pas les légendes épiques.

[415] Quorum frater Rignomeris nomine apud Cœnomannis civitatem ex jusso Chlodovechi est interfectus. (Grégoire de Tours, II, 42.)

[416] Comme l'admettent Dubos, III, p. 184, et Fauriel, II, p. 2. Pétigny, II, pp. 223-225, conteste à vrai dire la royauté mancelle de Rignomer: mais il suppose que les Francs du Mans sont les Lètes francs de la Notice de l'Empire, qui, refoulés par les barbares, se seraient repliés sur le Maine. Cette conjecture ingénieuse est réfutée d'avance par la parenté de Rignomer et de Clovis, qui prouve qu'ils sont venus l'un et l'autre du même pays salien.

L'épiphonème qui termine l'histoire des meurtres de Clovis est bien dans la tonalité de toute cette poésie populaire. On prétend, raconte Grégoire, qu'ayant rassemblé un jour les siens, il leur dit: «Malheur à moi, qui reste maintenant comme un étranger parmi les étrangers, et qui n'ai plus un seul parent pour venir à mon aide en cas d'adversité!» Mais, ajoute le narrateur, il disait cela par ruse et non par douleur, dans l'espoir de trouver encore quelque membre de sa famille qu'il pût tuer[417].

[417] Grégoire de Tours, II, 42.

La naïveté de ces paroles suffit pour en trahir la provenance populaire, et leur couleur toute particulière est un indice de leur origine germanique. Des barbares seuls, restés étrangers à l'immense mouvement qui, en une génération, avait fait du roitelet de Tournai le souverain de toute la Gaule, pouvaient mettre de telles paroles dans la bouche de Clovis. Et ce serait partager leur naïveté que de les lui faire prononcer au moment où il était devenu le plus puissant monarque de l'Occident.

Pour conclure cette aride discussion, nous nous résumerons en disant que ce qui reste d'historique dans la légende de Chararic et de Ragnacaire, c'est la défaite de ces rois francs et l'annexion de leurs royaumes par Clovis. Nous ne savons pas si les deux événements s'accomplirent à la fois, comme c'est vraisemblable, mais nous sommes portés à croire que le premier tout au moins se produisit en 491, c'est-à-dire, selon toute apparence, immédiatement après la conquête de l'Entre-Seine-et-Loire.

L'annexion des deux royaumes de Cambrai et de Tongres à la monarchie de Clovis ne fut pas chose indifférente pour les destinées ultérieures du peuple franc. La conquête de l'Entre-Seine-et-Loire avait presque romanisé le jeune roi, et imprimé à son royaume un cachet pour ainsi dire exclusivement romain. Les provinces romaines en étaient devenues le centre de gravité. Établi à Paris ou dans les nombreuses villas disséminées dans les environs, Clovis avait perdu à peu près tout contact avec son vrai peuple, avec les Francs de Belgique qui, depuis la soumission de la Gaule, rentrent dans la pénombre et sont oubliés de l'histoire. Il avait été conquis par sa conquête. S'il n'avait, par un énergique retour de ses armes vers les régions de ses ancêtres, rattaché à son royaume tous les centres germaniques de l'ancien domaine de Clodion, son royaume aurait sans doute partagé au bout de quelque temps les destinées de tant d'autres créations barbares en pays romain: il se serait étiolé sur le sol provincial, il n'aurait pas renouvelé les sources de sa vitalité. Il en fut autrement grâce à l'accession des provinces belges. Elle maintint le contact entre la monarchie mérovingienne et le monde germanique; elle versa dans cette monarchie le sang jeune et impétueux de tant de barbares faits pour de grandes entreprises. On ne devait pas s'apercevoir tout de suite des bienfaits de cette nouvelle conquête. Les Francs de Belgique continuèrent de dormir le pesant sommeil de la rusticité pendant le règne de Clovis, mais lorsque plus tard la monarchie périclita, ils la sauvèrent en lui envoyant les Carolingiens. A deux reprises, ces barbares sans culture tinrent dans leurs mains les destinées de la Gaule et de l'Europe. La réaction salutaire, tout comme l'impulsion conquérante, devait partir de ces masses profondes que le travail agricole courbait sur les sillons de la Flandre et de la Hesbaie.