En arrivant dans la plaine, lorsqu'on aperçut les dômes bigarrés de la Sloboda, Persten s'arrêta.

—Seigneur, dit-il, après être descendu de cheval, voilà ta route, on voit d'ici la Sloboda. Il ne nous est pas permis d'accompagner plus loin ton auguste personne. D'ailleurs la poussière qui se lève là-bas, annonce une troupe de cavaliers du Tzar. Pardonne, Seigneur, et que Dieu te conduise!

—Attends, jeune homme, dit le Tzarévitch qui, le danger passé, commençait à revenir à ses allures ironiques.—Attends, jeune homme, dis-moi auparavant à quelle famille de boyards tu appartiens pour porter un habit ainsi galonné?

—Seigneur, répondit modestement Persten, nous sommes ici beaucoup de boyards sans terre, beaucoup de princes sans principautés. Nous portons les costumes que Dieu nous envoie.

—Et sais-tu, continua sévèrement le Tzarévitch, que pour des princes tels que toi on élève sur la place de hautes plates-formes d'où tu pourrais bien montrer ton habit? Si tu ne m'avais rendu service, j'ordonnerais à ces cavaliers de s'emparer de vous tous et de vous conduire à la Sloboda. Mais en souvenir de ce que tu as fait aujourd'hui, je veux fermer les yeux sur ta vie passée et je te promets d'intercéder pour toi auprès du Tzar, si tu veux venir demander ton pardon.

—Merci pour ta bonté, Seigneur, je te suis très-reconnaissant; mais le temps n'est pas encore venu pour moi de demander pardon au Tzar. Mes péchés sont nombreux devant Dieu, mes offenses grandes devant mon souverain; le Tzar ne pourrait peut-être pas me pardonner et, si même j'étais sûr de mon pardon, je n'abandonnerais pas mes compagnons.

—Comment! dit le Tzarévitch avec étonnement, tu ne veux pas briser ta vie de brigand quand moi-même je te promets ma protection? le pillage sur les grandes routes te paraît préférable à une vie honnête?

Persten caressa sa barbe noire et un malin sourire laissa voir deux rangées de dents blanches qui firent paraître son visage brûlé encore plus foncé.

—Seigneur! dit-il, le poisson vit dans l'eau, l'oiseau dans les airs, je ne pourrais me faire ni à la discipline du soldat ni au métier de marchand. Adieu, Seigneur, le nuage de poussière s'avance; il est temps de nous en aller, l'anguille cherche l'endroit le plus profond, nous, le lieu le plus inaccessible.

Et Persten disparut dans les buissons emmenant le cheval qu'il montait. Les brigands se glissèrent les uns après les autres entre les arbres, le Tzarévitch et Sérébrany continuèrent leur route vers la Sloboda et ne tardèrent pas à rencontrer un détachement de cavaliers conduits par Boris Godounof.