La roue tourne, tourne, ce qui était en haut est en bas, ce qui était en bas est en haut; j'entends la cloche qui retentit au loin, sont-ce des funérailles ou un mariage? et qui marie-t-on, qui enterre-t-on? je ne puis l'entendre, l'eau bruit, une grande fumée m'empêche de le voir. Les corbeaux arrivent de tous côtés, ils s'entre-appellent pour un riche festin, mais qui vont-ils déchirer? A qui vont-ils crever les yeux? Eux-mêmes n'en savent rien, ils volent et ils croassent. La hache est aiguisée, le bourreau est prêt; sur les planches de chêne coulent des ruisseaux d'un sang chaud, les têtes sont tranchées d'un seul coup, mais je ne vois pas quelles têtes.
Michée frissonnait.
—Que dis-tu donc, grand-père, tu marmottes comme à un office des morts.
Le meunier ne parut pas entendre Michée. Il ne dit plus rien, mais ses lèvres continuèrent à s'agiter comme s'il se fût parlé à lui-même, ses yeux gris étaient si ternes qu'ils paraissaient ne rien voir.
—Grand-père, eh! grand-père! et Michée le tira par la manche.
—Quoi? répartit le meunier se tournant vers Michée, comme s'il l'apercevait pour la première fois.
—Qu'est-ce que tu marmottes, grand-père?
—Eh compère! on entend beaucoup, on dit peu; prends maintenant le sentier qui passe à côté du sapin. Va toujours devant toi, tu rencontreras beaucoup de tournants à droite et à gauche, va toujours tout droit; quand tu auras fait cinq verstes, tu verras sur le côté une izba, dans cette izba pas une âme. Reste-là jusqu'à la nuit; de braves gens viendront qui t'en diront davantage. Quand tu reviendras, passe par ici, tu trouveras de l'ouvrage; l'oiseau du Paradis a échappé au ravisseur, tu le ramèneras au roi de Dalmatie et nous partagerons la récompense.
Et, sans attendre de réponse, le vieillard rentra dans le moulin et ferma la porte sur lui.
—Grand-père! lui cria Michée, explique-toi intelligiblement, de quels gens veux-tu parler? de quel oiseau?