Voilà ce que disaient les objets extérieurs; une voix différente parlait dans son âme, lui murmurait qu'il ne fallait pas être esclave de son passé, qu'on faisait de soi ce qu'on voulait. Obéissant à cette voix, il s'approcha d'un coin de la chambre où se trouvaient deux poids pesant chacun un poud; il les souleva pour faire un peu de gymnastique, et tâcher de se retrouver fort et courageux. Un bruit se fit entendre près de la porte. Il déposa aussitôt ses poids.

C'était l'intendant. Il commença par annoncer que, grâce à Dieu, tout allait bien, puis il avoua que le sarrasin avait brûlé dans le nouveau séchoir. Levine en fut irrité. Ce séchoir, construit, et en partie inventé par lui, n'avait jamais été approuvé par l'intendant, qui annonçait maintenant l'accident avec calme et avec un certain air de triomphe modeste. Levine était persuadé qu'on avait négligé des précautions cent fois recommandées. La mauvaise humeur le prit et il gronda l'intendant. Mais il apprit un événement heureux et important: Pava, la meilleure, la plus belle des vaches, achetée à l'exposition, avait vêlé.

«Kousma, donne ma touloupe; et vous, faites allumer une lanterne. J'irai la voir,» dit-il à l'intendant.

L'étable des vaches de prix se trouvait tout près de la maison; Levine traversa la cour en longeant les tas de neige accumulée sous les buissons de lilas, s'approcha de l'étable, et en ouvrit la porte à moitié gelée sur ses gonds; une chaude odeur de fumier s'en exhalait; les vaches, étonnées de la lumière inattendue des lanternes, se retournèrent sur leurs litières de paille fraîche. La croupe luisante et noire, tachetée de blanc, de la vache hollandaise brilla dans la pénombre; Berkut, le taureau, l'anneau passé dans les lèvres, voulut se lever, puis changea d'idée et se contenta de souffler bruyamment quand on passa près de lui.

La belle Pava, immense comme un hippopotame, était couchée près de son veau, qu'elle flairait, et auquel elle formait un rempart de son corps.

Levine entra dans sa stalle, l'examina et souleva le veau tacheté de blanc et de rouge sur ses longues pattes tremblantes.

Pava beugla d'émotion, mais se rassura quand Levine lui rendit son nouveau-né, qu'elle se mit à lécher, en soupirant lourdement. Le petit animal se blottit sous les flancs de sa mère en remuant la queue.

«Éclaire par ici, Fedor, donne la lanterne, dit Levine en examinant le veau. C'est sa mère! quoiqu'il ait la robe du père; la jolie bête, longue et fine. N'est-ce pas qu'elle est jolie, Wassili Fedorovitch? dit-il en se tournant vers son intendant, oubliant, dans le plaisir que lui causait la nouveau-né, l'ennui du sarrasin brûlé.

—Il a de qui tenir, comment serait-il laid? Simon l'entrepreneur est venu le lendemain de votre départ, Constantin Dmitrievitch, il faudrait s'arranger avec lui.—J'ai déjà eu l'honneur de vous parler de la machine.»

Cette seule phrase fit rentrer Levine dans tous les détails de son exploitation, qui était grande et compliquée, et de l'étable il alla droit au bureau, où il parla à l'entrepreneur et à l'intendant; puis il rentra à la maison et monta au salon.