—Pour moi, il n'y a rien de mieux au monde que toi.

—Je le sais bien,» dit l'enfant en souriant.

À peine Anna eut-elle fini de déjeuner qu'on lui annonça la comtesse Lydie Ivanovna. La comtesse était une grande et forte femme, au teint jaune et maladif, avec de splendides yeux noirs et rêveurs. Anna l'aimait bien, mais ce jour-là ses défauts la frappèrent pour la première fois.

«Eh bien, mon amie, vous avez porté le rameau d'olivier? demanda la comtesse en entrant.

—Oui, tout s'est arrangé, répondit Anna, mais ce n'était pas aussi grave que nous le pensions; en général, ma belle-soeur est un peu trop prompte à prendre une détermination.»

Mais la comtesse Lydie, qui s'intéressait à tout ce qui ne la regardait pas, avait assez l'habitude de ne prêter aucune attention à ce qui, soi-disant, l'intéressait; elle interrompit Anna.

«Oui, il y a bien des maux et des tristesses sur cette terre, et je me sens tout épuisée aujourd'hui!

—Qu'y a-t-il? demanda Anna en souriant involontairement.

—Je commence à me lasser de lutter inutilement pour la vérité, et je me détraque complètement. L'oeuvre de nos petites soeurs (il s'agissait d'une institution philanthropique et patriotiquement religieuse) marchait parfaitement, mais il n'y a rien à faire de ces messieurs!—Et la comtesse Lydie prit un ton de résignation ironique.—Ils se sont emparés de cette idée pour la défigurer absolument, et la jugent maintenant misérablement, pauvrement! Deux ou trois personnes, parmi lesquelles votre mari, comprennent seules le sens de cette oeuvre; les autres ne font que la discréditer. Hier, Pravdine m'écrit…»

Et la comtesse raconta ce que contenait la lettre de Pravdine, un célèbre panslaviste vivant à l'étranger. Elle raconta ensuite les nombreux pièges tendus à l'oeuvre de l'Union des Églises, s'étendit sur les désagréments qu'elle en éprouvait, et partit enfin à la hâte, parce qu'elle devait encore assister ce jour-là à une réunion du comité slave.