—Je crois, Alexandre, que tu feras mieux de rester.
—Comme vous voudrez.
—Pourquoi papa ne viendrait-il pas avec nous, maman? dit Kitty: ce serait plus gai pour lui et pour nous.»
Le vieux prince alla caresser de la main les cheveux de Kitty; elle leva la tête, et sourit avec effort en le regardant; il lui semblait toujours que son père seul, quoiqu'il ne dit pas grand'chose, la comprenait. Elle était la plus jeune, par conséquent la favorite du vieux prince, et son affection le rendait clairvoyant, croyait-elle. Quand son regard rencontra celui de son père, qui la considérait attentivement, il lui sembla qu'il lisait dans son âme, et y voyait tout ce qui s'y passait de mauvais. Elle rougit, se pencha vers lui, attendant un baiser, mais il se contenta de lui tirer un peu les cheveux, et de dire:
«Ces bêtes de chignons! on n'arrive pas jusqu'à sa fille. Ce sont les cheveux de quelque bonne femme défunte qu'on caresse. Eh bien, Dolinka, que fait ton atout?
—Rien, papa, dit Dolly en comprenant qu'il s'agissait de son mari: il est toujours en route. Je le vois à peine,—ne put-elle s'empêcher d'ajouter avec un sourire ironique.
—Il n'est pas encore allé vendre son bois à la campagne?
—Non, il en a toujours l'intention.
—Vraiment, dit le prince; alors il faudra lui donner l'exemple. Et toi, Kitty, ajoutait-il en s'adressant à sa plus jeune fille, sais-tu ce qu'il faut que tu fasses? Il faut qu'un beau matin, en te réveillant, tu te dises: «Mais je suis gaie et bien portante, pourquoi ne reprendrais-je pas mes promenades matinales avec papa, par une bonne petite gelée? Hein?»
À ces mots si simples, Kitty se troubla comme si elle eût été convaincue d'un crime. «Oui, il sait tout, il comprend tout, et ces mots signifient que, quelle que soit mon humiliation, je dois la surmonter.» Elle n'eut pas la force de répondre, fondit en larmes et quitta la chambre.