Après avoir rempli pendant trois ans la place de président, Stépane Arcadiévitch s'était acquis non seulement l'amitié, mais encore la considération de ses collègues, inférieurs et supérieurs aussi bien que celle des personnes que les affaires mettaient en rapport avec lui. Les qualités qui lui valaient cette estime générale étaient: premièrement, une extrême indulgence pour chacun, fondée sur le sentiment de ce qui lui manquait à lui-même; secondement, un libéralisme absolu, non pas le libéralisme prôné par son journal, mais celui qui coulait naturellement dans ses veines et le rendait également affable pour tout le monde, à quelque condition qu'on appartint; et, troisièmement surtout, une complète indifférence pour les affaires dont il s'occupait, ce qui lui permettait de ne jamais se passionner et par conséquent de ne pas se tromper.
En arrivant au tribunal, il se rendit à son cabinet particulier, gravement accompagné du suisse qui portait son portefeuille, pour y revêtir son uniforme avant de passer dans la salle du conseil. Les employés de service se levèrent tous sur son passage, et le saluèrent avec un sourire respectueux. Stépane Arcadiévitch se hâta, comme toujours, de se rendre à sa place et s'assit, après avoir serré la main aux autres membres du conseil. Il plaisanta et causa dans la juste mesure des convenances et ouvrit la séance. Personne ne savait comme lui rester dans le ton officiel avec une nuance de simplicité et de bonhomie fort utile à l'expédition agréable des affaires. Le secrétaire s'approcha d'un air dégagé, mais respectueux, commun à tous ceux qui entouraient Stépane Arcadiévitch, lui apporta des papiers et lui adressa la parole sur le ton familier et libéral introduit par lui.
«Nous sommes enfin parvenus à obtenir les renseignements de l'administration du gouvernement de Penza; si vous permettez, les voici.
—Enfin vous les avez! dit Stépane Arcadiévitch en feuilletant les papiers du doigt.
—Alors, messieurs…» Et la séance commença.
«S'ils pouvaient se douter, pensait-il tout en penchant la tête d'un air important pendant la lecture du rapport, combien leur président avait, il y a une demi-heure, la mine d'un gamin coupable!» et ses yeux riaient.
Le conseil devait durer sans interruption jusqu'à deux heures, puis venait le déjeuner. Il n'était pas encore deux heures lorsque les grandes portes vitrées de la salle s'ouvrirent, et quelqu'un entra. Tous les membres du conseil, contents d'une petite diversion, se retournèrent; mais l'huissier de garde fit aussitôt sortir l'intrus et referma les portes derrière lui.
Quand le rapport fut terminé, Stépane Arcadiévitch se leva et, sacrifiant au libéralisme de l'époque, tira ses cigarettes en pleine salle de conseil avant de passer dans son cabinet. Deux de ses collègues, Nikitine, un vétéran au service, et Grinewitch, gentilhomme de la chambre, le suivirent.
«Nous aurons le temps de terminer après le déjeuner, dit Oblonsky.
—Je crois bien, répondit Nikitine.