—À vrai dire, je ne me suis jamais demandé ce que j'étais: je suis tout bonnement Constantin Levine, rien de plus.
—Et Constantin Levine de bien mauvaise humeur, dit en souriant Oblonsky.
—C'est vrai, et sais-tu pourquoi? À cause de cette vente ridicule; excuse le mot.»
Stépane Arcadiévitch prit un air d'innocence calomniée et répondit par une grimace plaisante.
«Voyons, quand quelqu'un a-t-il vendu n'importe quoi sans qu'on lui dise aussitôt: «Vous auriez pu vendre plus cher?» et personne ne songe à offrir ces beaux prix avant la vente. Non, je vois que tu as une dent contre cet infortuné Rébenine.
—C'est possible, et je te dirai pourquoi. Tu vas me traiter encore d'arriéré et me donner quelque vilain nom, mais je ne puis m'empêcher de m'affliger en voyant la noblesse, cette noblesse à laquelle, en dépit de la fusion des classes, je suis heureux d'appartenir, allant toujours s'appauvrissant. Si encore cet appauvrissement tenait à des prodigalités, à une vie trop large, je ne dirais rien: vivre en grands seigneurs, c'est affaire aux nobles, et eux seuls s'y entendent. Aussi ne suis-je pas froissé de voir les paysans acheter nos terres; le propriétaire ne fait rien, le paysan travaille, il est juste que le travailleur prenne la place de celui qui reste oisif, c'est dans l'ordre. Mais ce qui me vexe et m'afflige, c'est de voir dépouiller la noblesse par l'effet, comment dirais-je, de son innocence. Ici c'est un fermier polonais qui achète à moitié prix, d'une dame qui habite Nice, une superbe terre. Là c'est un marchand qui prend en ferme pour un rouble la déciatine ce qui en vaut dix. Aujourd'hui c'est toi qui, sans rime ni raison, fais à ce coquin un cadeau d'une trentaine de mille roubles.
—Eh bien après? fallait-il compter mes arbres un à un?
—Certainement, si tu ne les a pas comptés, sois sûr que le marchand l'a fait pour toi; et ses enfants auront le moyen de vivre et de s'instruire: ce que les tiens n'auront peut-être pas.
—Que veux-tu? à mes yeux, il y a mesquinerie à cette façon de calculer. Nous avons nos affaires, ils ont les leurs, et il faut bien qu'ils fassent leurs bénéfices. Au demeurant, c'est une chose sur laquelle il n'y a plus à revenir…. Et voilà mon omelette favorite qui arrive, puis Agathe Mikhaïlovna nous donnera certainement un verre de sa bonne eau-de-vie.»
Stépane Arcadiévitch se mit à table, plaisanta gaiement Agathe Mikhaïlovna et assura n'avoir pas mangé de longtemps un dîner et un souper pareils.