—Pas encore, mais madame y est. Veuillez sonner, on vous ouvrira.

—Non, je préfère entrer par le jardin.»

La sachant seule, il voulait la surprendre; il n'avait pas annoncé sa visite et elle ne pouvait l'attendre à cause des courses; il marcha donc avec précaution le long des sentiers sablés et bordés de fleurs, relevant son sabre pour ne pas faire de bruit; il s'avança ainsi jusqu'à la terrasse, qui de la maison descendait au jardin. Les préoccupations qui l'avaient assiégé en route, les difficultés de sa situation, tout était oublié; il ne pensait qu'au bonheur de l'apercevoir bientôt, elle en réalité, en personne, non plus en imagination seulement. Déjà il montait les marches de la terrasse le plus doucement possible, lorsqu'il se rappela ce qu'il oubliait toujours, et ce qui formait un des côtés les plus douloureux de ses rapports avec Anna: la présence de son fils, de cet enfant au regard inquisiteur.

L'enfant était le principal obstacle à leurs entrevues. Jamais en sa présence Wronsky et Anna ne se permettaient un mot qui ne pût être entendu de tout le monde, jamais même la moindre allusion que l'enfant n'eût pas comprise. Ils n'avaient pas eu besoin de s'entendre pour cela; chacun d'eux aurait cru se faire injure en prononçant une parole qui eût trompé le petit garçon; devant lui ils causaient comme de simples connaissances. Malgré ces précautions, Wronsky rencontrait souvent le regard scrutateur et un peu méfiant de Serge, fixé sur lui; tantôt il le trouvait timide, d'autres fois caressant, rarement le même. L'enfant semblait instinctivement comprendre qu'entre cet homme et sa mère il existait un lien sérieux dont la signification lui échappait.

Serge faisait effectivement de vains efforts pour comprendre comment il devait se comporter avec ce monsieur; il avait deviné, avec la finesse d'intuition propre à l'enfance, que son père, sa gouvernante et sa bonne le considéraient avec horreur, tandis que sa mère le traitait comme son meilleur ami.

«Qu'est-ce que cela signifie? qui est-il? faut-il que je l'aime? et si je n'y comprends rien, est-ce ma faute et suis-je un enfant méchant ou borné?» pensait le petit. De là sa timidité, son air interrogateur et méfiant, et cette mobilité d'humeur qui gênait tant Wronsky. D'ailleurs, en présence de l'enfant, il éprouvait toujours l'impression de répulsion, sans cause apparente, qui le poursuivait depuis un certain temps. Wronsky et Anna étaient semblables à des navigateurs auxquels la boussole prouverait qu'ils vont à la dérive, sans pouvoir arrêter leur course; chaque minute les éloigne du droit chemin, et reconnaître ce mouvement qui les entraîne, c'est aussi reconnaître leur perte! L'enfant avec son regard naïf était cette implacable boussole; tous deux le sentaient sans vouloir en convenir.

Ce jour-là, Serge ne se trouvait pas à la maison; Anna était seule, assise sur la terrasse, attendant le retour de son fils, que la pluie avait surpris pendant sa promenade. Elle avait envoyé une femme de chambre et un domestique à sa recherche. Vêtue d'une robe blanche, garnie de hautes broderies, elle était assise dans un angle de la terrasse, cachée par des plantes et des fleurs, et n'entendit pas venir Wronsky. La tête penchée, elle appuyait son front contre un arrosoir oublié sur un des gradins; de ses belles mains chargées de bagues qu'il connaissait si bien, elle attirait vers elle cet arrosoir. La beauté de cette tête aux cheveux noirs frisés, de ces bras, de ces mains, de tout l'ensemble de sa personne, frappait Wronsky chaque fois qu'il la voyait, et lui causait toujours une nouvelle surprise. Il s'arrêta et la regarda avec transport. Elle sentit instinctivement son approche, et il avait à peine fait un pas, qu'elle repoussa l'arrosoir et tourna vers lui son visage brûlant.

«Qu'avez-vous? vous êtes malade?» dit-il en français, tout en s'approchant d'elle. Il aurait voulu courir, mais, dans la crainte d'être aperçu, il jeta autour de lui et vers la porte de la terrasse un regard qui le fit rougir comme tout ce qui l'obligeait à craindre et à dissimuler.

«Non, je me porte bien, dit Anna en se levant et serrant vivement la main qu'il lui tendait. Je ne t'attendais pas.

—Bon Dieu, quelles mains froides!