«Mon Dieu, qu'ai-je fait? hurla presque Wronsky en se prenant la tête à deux mains. Qu'ai-je fait?»

Et la pensée de la course perdue, de sa faute humiliante et impardonnable, de la malheureuse bête brisée, tout l'accabla à la fois. «Qu'ai-je fait?»

On accourait vers lui, le chirurgien et son aide, ses camarades, tout le monde. À son grand chagrin, il se sentait sain et sauf.

Le cheval avait l'épine dorsale rompue; il fallut l'abattre. Incapable de proférer une seule parole, Wronsky ne put répondre à aucune des questions qu'on lui adressa; il quitta le champ de courses, sans relever sa casquette tombée, marchant au hasard sans savoir où il allait; il était désespéré! Pour la première fois de sa vie, il était victime d'un malheur auquel il ne pouvait porter remède, et dont il se reconnaissait seul coupable!

Yashvine courut après lui avec sa casquette, et le ramena à son logis; au bout d'une demi-heure, il se calma et reprit possession de lui-même; mais cette course fut pendant longtemps un des souvenirs les plus pénibles, les plus cruels, de son existence.

XXVI

Les relations d'Alexis Alexandrovitch et de sa femme ne semblaient pas changées extérieurement; tout au plus pouvait-on remarquer que Karénine était plus surchargé de besogne que jamais.

Dès le printemps, il partit selon son habitude pour l'étranger, afin de se remettre des fatigues de l'hiver en faisant une cure d'eaux.

Il revint en juillet et reprit ses fonctions avec une nouvelle énergie. Sa femme s'était installée à la campagne aux environs de Pétersbourg, comme d'ordinaire; lui restait en ville.

Depuis leur conversation, après la soirée de la princesse Tverskoï, il n'avait plus été question entre eux de soupçons ni de jalousie; mais le ton de persiflage habituel à Alexis Alexandrovitch lui fut très commode dans ses rapports actuels avec sa femme; sa froideur avait augmenté, quoiqu'il ne semblât conserver de cette conversation qu'une certaine contrariété; encore n'était-ce guère qu'une nuance, rien de plus.