Le professeur regarda ce singulier questionneur d'un air contrarié et comme blessé de cette interruption: que voulait cet intrus qui ressemblait plus à un paysan qu'à un philosophe? Il se tourna vers Serge Ivanitch, mais celui-ci n'était pas à beaucoup près aussi exclusif que le professeur et pouvait, tout en discutant avec lui, comprendre le point de vue simple et rationnel qui avait suggéré la question; il répondit en souriant:
«Nous n'avons pas encore le droit de résoudre cette question.
—Nous n'avons pas de données suffisantes, continua le professeur en reprenant ses raisonnements. Non, je prétends que si, comme le dit clairement Pripasof, les sensations sont fondées sur des impressions, nous n'en devons que plus sévèrement distinguer ces deux notions.»
Levine n'écoutait plus et attendit le départ du professeur.
VIII
Celui-ci parti, Serge Ivanitch se tourna vers son frère:
«Je suis content de te voir. Es-tu venu pour longtemps? comment vont les affaires?»
Levine savait que son frère aîné s'intéressait peu aux questions agronomiques et faisait une concession en lui en parlant; aussi se borna-t-il à répondre au sujet de la vente du blé et de l'argent qu'il avait touché sur le domaine qu'ils possédaient indivis. Son intention formelle avait été de causer avec son frère de ses projets de mariage, et de lui demander conseil; mais, après cette conversation avec le professeur et en présence du ton involontairement protecteur dont Serge l'avait questionné sur leurs intérêts de campagne, il ne se sentit plus la force de parler et pensa que son frère Serge ne verrait pas les choses comme il aurait souhaité qu'il les vit.
«Comment marchent les affaires du semstvo chez vous? demanda Serge Ivanitch, qui s'intéressait à ces assemblées provinciales et leur attribuait une grande importance.
—Je n'en sais vraiment rien.