—Comment peut-on s'ennuyer? Il y a tant de choses à voir en Allemagne maintenant, dit Marie Evguénievna.

—Je sais tout ce qu'il y a d'intéressant maintenant: je connais la soupe aux pruneaux, le saucisson de pois, je connais tout.

—Vous avez beau dire, prince, leurs institutions sont intéressantes, dit le colonel.

—En quoi? Ils sont heureux comme des sous neufs. Ils ont vaincu le monde entier: qu'y a-t-il là de si satisfaisant pour moi? Je n'ai vaincu personne, moi. Et en revanche il me faut ôter mes bottes moi-même, et, qui pis est, les poser moi-même à ma porte dans le couloir. Le matin, à peine levé, il faut m'habiller et aller boire au salon un thé exécrable. Ce n'est pas comme chez nous! Là nous avons le droit de nous éveiller à notre heure; si nous sommes de mauvaise humeur, nous avons celui de grogner; on a temps pour tout, et l'on pèse ses petites affaires sans hâte inutile.

—Mais le temps, c'est l'argent, n'oubliez pas cela, dit le colonel.

—Cela dépend: il y a des mois entiers qu'on donnerait pour 50 kopecks, et des quarts d'heure qu'on ne céderait pour aucun trésor. Est-ce vrai, Katinka? Mais pourquoi parais-tu ennuyée?

—Je n'ai rien, papa.

—Où allez-vous? restez encore un peu, dit le prince en s'adressant à
Varinka.

—Il faut que je rentre», dit Varinka prise d'un nouvel accès de gaieté. Quand elle se fut calmée, elle prit congé de la société et chercha son chapeau.

Kitty la suivit, Varinka elle-même lui semblait changée; elle n'était pas moins bonne, mais elle était autre qu'elle ne l'avait imaginée.