On trouva même moyen de construire en planches une cabine de bain sur la rivière, et Lili put commencer à se baigner. L'espoir d'une vie commode, sinon tranquille, devint presque une réalité pour Daria Alexandrovna. Pour elle, c'était chose rare qu'une période de calme avec six enfants. Mais les inquiétudes et les tracas représentaient les seules chances de bonheur qu'eût Dolly; privée de ce souci, elle aurait été en proie aux idées noires causées par ce mari qui ne l'aimait plus. Au reste, ces mêmes enfants qui la préoccupaient par leur santé ou leurs défauts, la dédommageaient aussi de ses peines par une foule de petites joies. Pour être invisibles et semblables à de l'or mêlé à du sable, elles n'en existaient pas moins, et si, aux heures de tristesse, elle ne voyait que le sable, à d'autres moments l'or reparaissait. La solitude de la campagne rendit ces joies plus fréquentes; souvent, tout en s'accusant de partialité maternelle, Dolly ne pouvait s'empêcher d'admirer sa petite famille groupée autour d'elle, et de se dire qu'il était rare de rencontrer six enfants aussi beaux et, chacun dans son genre, aussi charmants.

Elle se sentait alors heureuse et fière.

VIII

Pendant le carême de la Saint-Pierre, Dolly mena ses enfants à la communion. Quoiqu'elle étonnât souvent ses parents et ses amies par sa liberté de pensée sur les questions de foi, Daria Alexandrovna n'en avait pas moins une religion qui lui tenait à coeur. Cette religion n'avait guère de rapport avec les dogmes de l'Église, et ressemblait étrangement à la métempsycose; pourtant Dolly remplissait et faisait strictement remplir dans sa famille les prescriptions de l'Église. Elle ne voulait pas seulement par là prêcher d'exemple, elle obéissait à un besoin de son âme, et en ce moment elle se tourmentait à l'idée de ne pas avoir fait communier ses enfants de l'année. Elle résolut d'accomplir ce devoir.

On s'y prit à l'avance pour décider les toilettes des enfants; des robes furent arrangées, lavées, allongées; on rajouta des volants, on mit des boutons neufs, des noeuds de rubans. L'Anglaise se chargea de la robe de Tania, et fit faire bien du mauvais sang à Daria Alexandrovna; les entournures se trouvèrent trop étroites, les pinces du corsage trop hautes; Tania faisait peine à voir, tant cette robe lui rendait les épaules étroites. Heureusement Matrona Philémonovna eut l'idée d'ajouter de petites pièces au corsage pour l'élargir, et une pèlerine pour dissimuler les pièces. Le mal fut réparé; mais on en était venu aux paroles amères avec l'Anglaise.

Tout étant terminé, les enfants, parés et rayonnants de joie, se réunirent un dimanche matin sur le perron, devant la calèche attelée, attendant leur mère pour se rendre à l'église. Grâce à la protection de Matrona Philémonovna, on avait remplacé à la calèche le cheval rétif par celui de l'intendant. Daria Alexandrovna parut en robe de mousseline blanche, et l'on partit.

Dolly s'était coiffée et habillée avec soin, presque avec émotion. Jadis elle avait aimé la toilette pour se faire belle et élégante, afin de plaire; mais, en prenant de l'âge, elle perdit un goût de parure qui la forçait de constater que sa beauté avait disparu. Maintenant, pour ne pas faire ombre au tableau, à côté de ses jolis enfants, elle revenait à une certaine recherche de toilette, toutefois sans qu'elle songeât à s'embellir. Elle partit après un dernier coup d'oeil au miroir.

Personne à l'église, excepté les paysans et les gens de la maison; mais elle remarqua l'admiration que ses enfants et elle-même inspiraient au passage. Les enfants furent aussi charmants de visage que de tenue. Le petit Alexis eut bien quelques distractions causées par les pans de sa veste, dont il aurait voulu admirer l'effet par derrière, mais il était si gentil! Tania fut comme une petite femme, et prit soin des plus jeunes. Quant à Lili, la dernière, elle fut ravissante; tout ce qu'elle voyait lui causait l'admiration la plus vive, et il fut difficile de ne pas sourire quand, après avoir reçu la communion, elle dit au prêtre: «Please some more».

En rentrant à la maison, les enfants, sous l'impression de l'acte solennel qu'ils venaient d'accomplir, furent sages et tranquilles. Tout alla bien jusqu'au déjeuner; mais à ce moment Grisha se permit de siffler, et, qui pis est, refusa d'obéir à l'Anglaise, et fut privé de dessert! Quand elle apprit le méfait de l'enfant, Dolly, qui, présente, eût tout adouci, dut soutenir la gouvernante et confirmer la punition. Cet épisode troubla la joie générale.

Grisha se mit à pleurer, disant que Nicolas avait sifflé aussi, mais que lui seul était puni, et que, s'il pleurait, c'était à cause de l'injustice de l'Anglaise, et non pour avoir été privé de tarte. Daria Alexandrovna, attristée, voulut arranger la chose.