Cette résolution prise, Alexis Alexandrovitch s'avisa d'un argument qui la sanctionnait dans son esprit. «De cette façon, j'agis conformément à la loi religieuse: je ne repousse pas la femme adultère, je lui donne le moyen de s'amender, et même, quelque pénible que ce soit pour moi, je me consacre en partie à sa réhabilitation.»
Karénine savait qu'il ne pourrait avoir aucune influence sur sa femme, et que les essais qu'il se proposait de tenter étaient illusoires; pendant les tristes heures qu'il venait de traverser, il n'avait pas songé un instant à chercher un point d'appui dans la religion, mais, sitôt qu'il sentit celle-ci d'accord avec sa détermination, cette sanction lui devint un apaisement. Il fut soulagé de penser que personne n'aurait le droit de lui reprocher d'avoir, dans une crise aussi grave de sa vie, agi en opposition avec la foi dont il portait si haut le drapeau au milieu de l'indifférence générale.
Il finit même, en y réfléchissant, par se dire qu'aucune raison ne s'opposait à ce que ses rapports avec sa femme restassent, à peu de chose près, ce qu'ils avaient été dans les derniers temps. Sans doute il ne pouvait plus l'estimer; mais bouleverser sa vie entière, souffrir personnellement parce qu'elle était infidèle, il n'en voyait pas le motif.
«Et le temps viendra, pensa-t-il, ce temps qui résout tant de difficultés, où ces rapports se rétabliront comme par le passé; il faut qu'elle soit malheureuse, mais moi, qui ne suis pas coupable, je ne dois pas souffrir.»
XIV
En approchant de Pétersbourg, Alexis Alexandrovitch avait complètement arrêté la ligne de conduite qu'il devait tenir envers sa femme, et même composé mentalement la lettre qu'il lui écrirait. Il jeta, en rentrant, un coup d'oeil sur les papiers du ministère déposés chez le suisse, et les fit porter dans son cabinet.
«Qu'on dételle, et qu'on ne reçoive personne», répondit-il à une question du suisse, appuyant sur ce dernier ordre avec une espèce de satisfaction, signe évident d'une meilleure disposition d'esprit.
Rentré dans son cabinet, Alexis Alexandrovitch, après avoir marché de long en large pendant quelque temps, en faisant craquer les phalanges de ses doigts, s'arrêta devant son grand bureau où le valet de chambre venait d'allumer six bougies. Il s'assit, toucha successivement aux divers objets placés devant lui et, la tête penchée, un coude sur la table, se mit à écrire après une minute de réflexion. Il écrivit à Anna en français, sans s'adresser à elle par son nom, employant le mot vous, qu'il jugea moins froid et moins solennel qu'en russe.
«Je vous ai exprimé à notre dernière entrevue l'intention de vous communiquer ma résolution relativement au sujet de notre conversation. Après y avoir mûrement réfléchi, je viens remplir cette promesse. Voici ma décision: quelle que soit votre conduite, je ne me reconnais pas le droit de rompre des liens qu'une puissance suprême a consacrés. La famille ne saurait être à la merci d'un caprice, d'un acte arbitraire, voire du crime d'un des époux, et notre vie doit rester la même. Cela doit être ainsi pour moi, pour vous, pour votre fils. Je suis persuadé que vous vous êtes repentie, que vous vous repentez encore, du fait qui m'oblige à vous écrire, que vous m'aiderez à détruire dans sa racine la cause de notre dissentiment, et à oublier le passé. Dans le cas contraire, vous devez comprendre ce qui vous attend, vous et votre fils. J'espère causer avec vous à fond à notre prochaine rencontre. Comme la saison d'été touche à sa fin, vous m'obligeriez en rentrant en ville le plus tôt possible, pas plus tard que mardi. Toutes les mesures pour le déménagement seront prises. Je vous prie de remarquer que j'attache une importance très particulière à ce que vous fassiez droit à ma demande.