La belle jeune femme en galoches rentra en ce moment dans la maison avec deux seaux pleins d'eau, et d'autres femmes, jeunes, belles, laides ou vieilles, avec ou sans enfants, apparurent.
Le samovar se mit à chanter; les ouvriers, ayant dételé leurs chevaux, allèrent dîner, et Levine, faisant retirer ses provisions de la calèche, invita le vieillard à prendre le thé. Le paysan, visiblement flatté, accepta, tout en se défendant.
Levine, en buvant le thé, le fit jaser.
Dix ans auparavant ce paysan avait pris en ferme d'une dame 120 déciatines, et l'année précédente les avait achetées; il louait en même temps 300 déciatines à un autre voisin: une portion de cette terre était sous-louée; le reste, une quarantaine de déciatines, était exploité par lui avec ses enfants et deux ouvriers.
Le vieux se lamentait, assurait que tout allait mal, mais c'était par convenance, car il cachait difficilement l'orgueil que lui inspiraient son bien-être, ses beaux enfants, son bétail et, par-dessus tout, la prospérité de son exploitation. Dans le courant de la conversation il prouva qu'il ne repoussait pas les innovations, cultivait les pommes de terre en grand, labourait avec des charrues, qu'il nommait «charrues de propriétaire», semait du froment et le sarclait, ce que Levine n'avait jamais pu obtenir chez lui.
«Cela occupe les femmes, dit-il.
—Eh bien, nous autres propriétaires n'en venons pas à bout.
—Comment peut-on mener les choses à bien avec des ouvriers? c'est la ruine. Voilà Swiagesky par exemple, dont nous connaissons bien la terre: faute de surveillance, il est rare que sa récolte soit bonne.
—Mais comment fais-tu, toi, avec tes ouvriers?
—Oh! nous sommes entre paysans; nous travaillons nous-mêmes, et si l'ouvrier est mauvais, il est vite chassé: on s'arrange toujours avec les siens.