«Et comment faut-il faire maintenant, selon vous?
—Mais comme Michel Pétrovitch, à moins d'affermer la terre aux paysans ou de partager le produit avec eux; tout cela est possible, mais il n'en est pas moins certain que la richesse du pays s'en va, avec ces moyens-là. Dans les endroits où, du temps du servage, la terre rendait neuf grains pour un, elle en rend trois maintenant. L'émancipation a ruiné la Russie.»
Swiagesky regarda Levine avec un geste moqueur; mais celui-ci écoutait attentivement les paroles du vieillard, trouvant qu'elles résultaient de réflexions personnelles, mûries par une longue expérience de la vie de campagne.
«Tout progrès se fait par la force, continua le vieux propriétaire: Prenez les réformes de Pierre, de Catherine, d'Alexandre. Prenez l'histoire européenne elle-même… Et c'est dans la question agronomique surtout qu'il a fallu user d'autorité. Croyez-vous que la pomme de terre ait été introduite autrement que par la force? A-t-on toujours labouré avec la charrue? Nous autres, propriétaires du temps du servage, avons pu améliorer nos modes de culture, introduire des séchoirs, des batteuses, des instruments perfectionnés, parce que nous le faisions d'autorité, et que les paysans, d'abord réfractaires, obéissaient et finissaient par nous imiter. Maintenant que nos droits n'existent plus, où trouverons-nous cette autorité? Aussi rien ne se soutient plus, et, après une période de progrès, nous retomberons fatalement dans la barbarie primitive. Voilà comment je comprends les choses.
—Je ne les comprends pas du tout ainsi, dit Swiagesky; pourquoi donc ne continuez-vous pas vos perfectionnements en vous aidant d'ouvriers payés?
—Permettez-moi de vous demander par quel moyen je continuerais, manquant de toute autorité?
«La voilà, cette force élémentaire», pensa Levine.
—Mais avec vos ouvriers.
—Mes ouvriers ne veulent pas travailler convenablement en employant de bons instruments. Notre ouvrier ne comprend bien qu'une chose, se soûler comme une brute, et gâter tout ce qu'il touche: le cheval qu'on lui confie, le harnais neuf de son cheval; il trouvera moyen de boire au cabaret jusqu'aux cercles de fer de ses roues, et d'introduire une cheville dans la batteuse pour la mettre hors d'usage. Tout ce qui ne se fait pas selon ses idées lui fait mal au coeur. Aussi l'agriculture baisse-t-elle visiblement; la terre est négligée et reste en friche, à moins qu'on ne la cède aux paysans; au lieu de produire des millions de tchetverts de blé, elle n'en produit plus que des centaines de mille. La richesse publique diminue. On aurait pu faire l'émancipation, mais progressivement.»
Et il développa son plan personnel, où toutes les difficultés auraient été évitées. Ce plan n'intéressait pas Levine, et il en revint à sa première question avec l'espoir d'amener Swiagesky à s'expliquer.