«Ce que vous avez fait? D'abord vous avez attiré un épouseur, ce dont tout Moscou parlera, et à bon droit. Si vous voulez donner des soirées, donnez-en, mais invitez tout le monde, et non pas des prétendants de votre choix. Invitez tous ces «blancs-becs» (c'est ainsi que le prince traitait les jeunes gens de Moscou!), faites venir un tapeur, et qu'ils dansent, mais, pour Dieu, n'arrangez pas des entrevues comme ce soir! Cela me dégoûte à voir, et vous en êtes venue à vos fins: vous avez tourné la tête à la petite. Levine vaut mille fois mieux que ce petit fat de Pétersbourg, fait à la machine comme ses pareils; ils sont tous sur le même patron, et c'est toujours de la drogue. Et quand ce serait un prince du sang, ma fille n'a besoin d'aller chercher personne.
—Mais en quoi suis-je coupable?
—En ce que…, cria le prince avec colère.
—Je sais bien qu'à t'écouter, interrompit la princesse, nous ne marierions jamais notre fille. Dans ce cas, autant nous en aller à la campagne.
—Cela vaudrait certainement mieux.
—Mais écoute-moi, je t'assure que je ne fais aucune avance! Pourquoi donc un homme jeune, beau, amoureux, et qu'elle aussi…
—Voilà ce qui vous semble! Mais si en fin de compte elle s'en éprend, et que lui songe à se marier autant que moi? Je voudrais n'avoir pas d'yeux pour voir tout cela! Et le spiritisme, et Nice, et le bal… (ici le prince, s'imaginant imiter sa femme, accompagna chaque mot d'une révérence). Nous serons fiers quand nous aurons fait le malheur de notre petite Catherine, et qu'elle se sera fourré dans la tête…
—Mais pourquoi penses-tu cela?
—Je ne pense pas, je sais; c'est pour cela que nous avons des yeux, nous autres, tandis que les femmes n'y voient goutte. Je vois, d'une part, un homme qui a des intentions sérieuses, c'est Levine; de l'autre, un bel oiseau comme ce monsieur, qui veut simplement s'amuser.
—Voilà bien des idées à toi!