«Chacun a son talon d'Achille, continua le prince André.... Avoir l'esprit qu'il a et se donner ce ridicule!...»
La princesse Marie, à laquelle déplaisait la hardiesse de ces propos, allait y répondre, lorsque les pas si impatiemment attendus se firent entendre. La démarche agile et légère du vieux prince, ses allures brusques et vives contrastaient si singulièrement avec la tenue sévère et correcte de sa maison, qu'on aurait pu y soupçonner une arrière-pensée de sa part.
Deux heures venaient donc de sonner au cartel, et la pendule du salon y répondait mélancoliquement, lorsque le prince parut; ses yeux brillants, pleins de feu, surplombés de leurs épais sourcils gris, glissèrent rapidement sur toutes les personnes présentes pour se fixer sur la petite princesse. À sa vue, elle fut saisie de ce sentiment de respect et de crainte que son beau-père savait inspirer à tout son entourage. Il lui caressa doucement les cheveux et lui donna une petite tape sur la nuque.
«Je suis bien aise, bien aise,» dit-il.
Et, l'ayant dévisagée une seconde, il la quitta aussitôt pour s'asseoir à table:
«Asseyez-vous, asseyez-vous, Michel Ivanovitch.»
Il indiqua à sa belle-fille une chaise à côté de lui, et le valet de chambre la lui avança.
«Oh! oh! fit le vieux prince en jetant un regard sur sa taille arrondie; trop de hâte, c'est mal! Il faut marcher, beaucoup marcher, beaucoup!...»
Et sa bouche riait d'un rire sec et désagréable, tandis que ses yeux ne disaient rien.
La petite princesse ne l'entendit pas ou fit semblant de ne pas l'avoir entendu; elle garda un silence embarrassé jusqu'au moment où il lui demanda des nouvelles de son père et de différentes autres connaissances; alors elle sourit et retrouva son entrain en lui racontant tous les petits commérages de la capitale.