La princesse Marie, atterrée par cette question, balbutia avec effort:
«Moi, souffrir?
—Il a toujours été dur, mais maintenant il doit être terriblement difficile à vivre, continua le prince André pour éprouver sa sœur.
—Tu es bon, André, très bon, mais tu pèches par orgueil, reprit-elle, comme si elle eût répondu à ses propres pensées, et c'est très mal! Comment peux-tu te permettre un pareil jugement et supposer que notre père puisse inspirer autre chose que la vénération? Je suis heureuse et satisfaite auprès de lui, et je regrette que ce bonheur ne soit pas partagé par tout le monde.»
Son frère secoua la tête avec incrédulité.
«Une seule chose, à te parler franchement, m'inquiète et me tourmente: ce sont ses opinions en matière religieuse. Je ne puis comprendre qu'un homme aussi intelligent puisse s'égarer et s'aveugler au point de discuter sur des questions claires comme le jour. Voilà bien véritablement mon seul chagrin! Du reste il me semble, depuis quelque temps, voir en lui un léger progrès: ses plaisanteries sont moins mordantes, il a même consenti à recevoir la visite d'un moine, avec lequel il s'est longuement entretenu.
—Oh! oh! je crains bien qu'avec lui, sur ce point, toi et le moine vous ne perdiez votre latin.
—Ah! mon ami, je prie Dieu de toute mon âme et j'espère qu'il m'entendra.... André, ajouta-t-elle timidement, j'ai une prière à t'adresser!
—Que puis-je faire pour toi?
—Promets-moi de ne point la rejeter, cela ne te causera aucune peine: ce n'est rien, crois-le bien, qui soit indigne de toi, et ce sera pour moi une grande consolation. Promets-le-moi, Andrioucha, et, plongeant la main dans son sac, elle en retira un objet, qu'elle tint caché, comme si elle n'osait le présenter à son frère avant d'en avoir reçu une bonne et formelle réponse.