Le temps s'était éclairci dans l'après-midi; un soleil radieux descendait vers le couchant, au-dessus du Danube et des sombres montagnes qui l'environnent; l'air était calme, le son des clairons et les cris de l'ennemi le traversaient par intervalles. Les Français avaient cessé leur feu; sur un espace de trois cents sagènes[16] environ, il n'y avait plus que quelques patrouilles. On éprouvait le sentiment de cette distance indéfinissable, menaçante et insondable, qui sépare deux armées ennemies en présence. Qu'y a-t-il à un pas au delà de cette limite, qui évoque la pensée de l'autre limite, celle qui sépare les morts des vivants?... L'inconnu des souffrances, la mort? Qu'y a-t-il là, au delà de ce champ, de cet arbre, de ce toit éclairés par le soleil? On l'ignore, et l'on voudrait le savoir.... On a peur de franchir cette ligne, et cependant on voudrait la dépasser, car on comprend que tôt ou tard on y sera obligé, et qu'on saura alors ce qu'il y a là-bas, aussi fatalement que l'on connaîtra ce qui se trouve de l'autre côté de la vie.... On se sent exubérant de forces, de santé, de gaieté, d'animation, et ceux qui vous entourent sont aussi en train, et aussi vaillants que vous-même!...
Telles sont les sensations, sinon les pensées de tout homme en face de l'ennemi, et elles ajoutent un éclat particulier, une vivacité et une netteté de perception inexprimables à tout ce qui se déroule pendant ces courts instants.
Une légère fumée s'éleva sur une éminence, et un boulet vola en sifflant au-dessus de l'escadron de hussards. Les officiers, qui s'étaient groupés, retournèrent à leur poste; les hommes alignèrent leurs chevaux. Le silence se fit dans les rangs; tous les regards se portèrent de l'ennemi sur le chef d'escadron, dans l'attente du commandement. Un second et un troisième projectile passèrent en l'air: il était évident qu'on tirait sur eux, mais les boulets, dont on entendait distinctement le sifflement régulier, allaient se perdre derrière l'escadron. Les hussards ne se détournaient pas, mais, à ce bruit répété, tous les cavaliers se soulevaient comme un seul homme et retombaient sur leurs étriers. Chaque soldat, sans tourner la tête, regardait de côté son camarade, comme pour saisir au passage l'impression qu'il éprouvait. Depuis Denissow jusqu'au trompette, chaque figure avait un léger tressaillement de lèvres et de menton, qui indiquait un sentiment intérieur de lutte et d'excitation. Le maréchal des logis, avec sa figure renfrognée, examinait ses hommes comme s'il les menaçait d'une punition. Le «junker» Mironow s'inclinait à chaque boulet; Rostow, placé au flanc gauche sur son brillant Corbeau, avait l'air heureux et satisfait d'un écolier assuré de se distinguer dans l'examen qu'il subit devant un nombreux public. Il regardait gaiement, sans crainte, les camarades, comme pour les prendre à témoin de son calme devant le feu de l'ennemi, et cependant sur ses traits se dessinait aussi ce pli involontaire creusé par une impression nouvelle et sérieuse.
«Qui est-ce qui salue là-bas? Eh! junker Mironow, ce n'est pas bien, regardez-moi,» criait Denissow qui, ne pouvant rester en place, faisait le manège devant l'escadron.
Il n'y avait rien de changé dans la petite personne de Denissow, avec son nez en l'air et sa chevelure noire; il tenait de sa petite main musculeuse aux doigts courts la poignée de son sabre nu: c'était sa personne de tous les jours, ou de tous les soirs, après deux bouteilles vidées! Il était seulement plus rouge que d'habitude, et rejetant en arrière sa tête crépue, comme font les oiseaux lorsqu'ils boivent, éperonnant sans pitié son brave Bédouin, il se porta au galop sur le flanc gauche, et donna d'une voix enrouée l'ordre d'examiner les pistolets. Il se retourna alors vers Kirstein, qui venait à lui sur une lourde jument d'allure pacifique.
«Eh quoi! dit ce dernier, sérieux comme toujours, mais dont les yeux brillaient.... Eh quoi! on n'en viendra pas aux mains, tu verras, nous nous retirerons.
—Le diable sait ce qu'ils font, grommela Denissow.... Ah! Rostow, s'écria-t-il, en voyant la joyeuse figure du junker, te voilà à la fête!»
Rostow se sentait complètement heureux. À ce moment, un général se montra sur le pont; Denissow s'élança vers lui:
«Excellence, permettez-nous d'attaquer, je les culbuterai.
—Il s'agit bien d'attaquer, répondit le général, en fronçant le sourcil, comme pour chasser une mouche importune.... Pourquoi êtes-vous ici? Les éclaireurs se replient! Ramenez l'escadron!»