«Schoenbrünn, 25 brumaire (16 novembre), an 1805, huit heures du matin.

«Il m'est impossible de trouver des termes pour vous exprimer mon mécontentement. Vous ne commandez que mon avant-garde, et vous n'avez pas le droit de faire d'armistice sans mon ordre. Vous me faites perdre le fruit d'une campagne. Rompez l'armistice sur-le-champ et marchez à l'ennemi. Vous lui ferez déclarer que le général qui a signé cette capitulation n'avait pas le droit de le faire, qu'il n'y a que l'empereur de Russie qui ait ce droit.

«Toutefois, cependant, que l'empereur de Russie ratifierait ladite convention, je la ratifierai, mais ce n'est qu'une ruse. Marchez, détruisez l'armée russe... vous êtes en position de prendre son bagage et son artillerie.

«L'aide de camp de Russie est un..., les officiers ne sont rien quand ils n'ont pas de pouvoirs; celui-ci n'en avait point... les Autrichiens se sont laissé jouer sur le pont de Vienne, vous vous laissez jouer par un aide de camp de l'Empereur.

«NAPOLÉON.»

L'aide de camp porteur de cette terrible épître galopait ventre à terre. Napoléon, craignant de laisser échapper sa facile proie, arrivait avec toute sa garde pour livrer bataille, tandis que les quatre mille hommes de Bagration allumaient gaiement leurs feux, se séchaient, se chauffaient pour la première fois depuis trois jours et cuisaient leur gruau, sans qu'aucun d'eux pressentît l'ouragan qui allait fondre sur eux.

XIV

L'aide de camp de Napoléon n'avait pas encore rejoint Murat, lorsque le prince André, ayant obtenu de Koutouzow l'autorisation désirée, arriva à Grounth, à quatre heures du soir, auprès de Bagration. On y était dans l'ignorance de la marche générale des affaires: on y causait de la paix sans y ajouter foi; on y parlait de la bataille sans la croire prochaine. Bagration reçut l'aide de camp favori de Koutouzow avec une distinction et une bienveillance toutes particulières; il lui annonça qu'ils étaient à la veille d'en venir aux mains avec l'ennemi, lui laissant le choix, ou d'être attaché à sa personne pendant le combat, ou de surveiller la retraite de l'arrière-garde, ce qui était également fort important.

«Du reste, je ne crois pas à un engagement pour aujourd'hui,» ajouta Bagration, comme s'il voulait tranquilliser le prince André, et intérieurement il se dit:

«Si ce n'est qu'un freluquet de l'état-major, envoyé pour recevoir une décoration, il la recevra aussi bien à l'arrière-garde; mais s'il veut rester auprès de moi, tant mieux, un brave officier n'est jamais de trop!»