—Rien, vas-y! vas-y, notre Matvéevna,» répondit-il, en s'adressant au grand canon de fonte ancienne qui était le dernier de la rangée et qui pour lui était la Matvéevna.
Les Français lui faisaient l'effet de fourmis courant autour des pièces; le bel artilleur, un peu ivrogne, qui était le servant n° 1 du deuxième canon, représentait, dans le monde de ses fantaisies, le personnage de «l'oncle», dont Tonschine suivait les moindres gestes avec un plaisir tout particulier, et le son de la fusillade arrivait jusqu'à lui comme la respiration d'un être vivant, dont il percevait avidement tous les soupirs.
«Le voilà qui respire, se disait-il tout bas, et lui-même se croyait un homme puissant, de haute taille, lançant des deux mains des boulets sur l'ennemi.
—Voyons, Matvéevna, fais ton devoir! venait-il de dire, en quittant son canon favori, lorsqu'il entendit au-dessus de sa tête une voix inconnue:
—Capitaine Tonschine, capitaine!»
Il se retourna effrayé: c'était l'officier d'état-major qui l'interpellait:
«Êtes-vous fou? voilà deux fois qu'on vous a donné l'ordre de vous retirer!
—Moi... je n'ai rien... bégaya-t-il, les deux doigts à la visière de sa casquette.
—Je...»
Mais l'aide de camp n'acheva pas. Un boulet, fendant l'air à ses côtés, lui fit faire le plongeon. Il allait recommencer sa phrase, lorsqu'un nouveau boulet l'arrêta tout court. Il tourna bride, et s'éloigna au galop, en lui criant: